Dans ma jeunesse j'ai vécu à Saqua-l'Amen, la ville aux sculptures douteuses qui était perpétuellement en travaux. Une ville que personne ne connaît, du moins sous ce nom, et dont encore moins parlent. Et hier matin j'ai vu son nom écrit en grosses lettres qui s'étalaient comme des pattes de mouches encore attachées à leurs corps et passées sous rouleau à pâtisserie, là, sur la une du journal. Sur le journal gratuit du métro, celui que l'on prend parce qu'il est donné, et que chaque matin on se promet de lire, mais que finalement, bercé par le ronron du trajet (qui ressemble plus à un informe brouhaha qu'à un ronron), on ne lit jamais. Mais comme ce numéro-ci mentionnait cette curieuse ville, je me promis d'y jeter un oeil (puisque j'en ai deux) dès que les obligations que m'assène la vie me laisseraient un petit temps de répit. Je pliai donc soigneusement le journal dans ma sacoche de véritable skaï garanti d'origine en prévision de sa lecture pendant la pause déjeuner. Ce qui me laissait l'entier loisir de songer à ma ville de jeunesse toute la matinée, car c'est bien connu les matinées de travail sont bien ennuyeuses, presque autant que les après-midi. C'est à se demander pourquoi on veut tant travailler, je crois que c'est dans la nature humaine de se faire du mal. On a beau dire, même les plus fervents pratiquants athées ressentent le besoin de se flageller pour expier les péches qu'ils ont sans doute commis. Ou pas mais cela ne nous regarde pas. En tout cas ce n'est pas dans mon emploi de compteur de moutons que je trouve mon bonheur, même si ces animaux sont charmants. A la longue, ils se ressemblent tous, et plus on les connaît plus on se rend compte qu'ils sont niais.
Je m'assis donc à mon bureau, allumai l'ordinateur et entrepris de vérifier les registres. J'avais toute la matinée et les répétitions d'une tâche ennuyeuse pour penser à ce en quoi ma ville de jeunesse pouvait interesser l'actualité. Peut-être a-t-elle fini d'être en travaux et qu'elle est devenue la ville à l'architecture la plus résolument moderne de tous les temps ? Ou bien... En ouvrant ma sacoche pour y prendre mon stylo (outil foutrement désuet, mais indispensable, ne serait-ce qu'à faire tourner entre les doigts quand on clique de l'autre main), j'ai attrapé un mot qui s'affichait à ma vue, qui tendait ses lettres imprimées vers moi : "bibliothèque". Ah, la bibliothèque de Saqua-l'Amen. C'était donc de ça qu'il était question. Mais je m'interdis de lire l'article, pas pendant les heures de boulot voyons. Cette bibliothèque, c'est justement grâce aux perpétuels travaux de la ville que j'en vins à la connaître presque mieux que mon appartement. Oui, car à l'époque j'étais étudiant (comme ce mot sonne démodé et incongru, n'est-ce-pas ?). Je faisais des études à l'université de la ville, pour devenir ce qu'hélàs je ne suis pas devenu : structureur de nuages. Pourtant j'en ai eu le diplôme, avec mention "top moumoute" du jury. Mais il était trop tard, le métier avait disparu. Pas assez de budget de l'état pour payer des gens à structurer les nuages. Alors depuis plus personne ne rêve, car comme vous le savez, pour rêver il faut avoir la tête dans les nuages. Je ne sais plus par quels chemins alambiqués de la vie je me suis retrouvé compteur de moutons, qui ressemblent par certains aspects eux aussi à des nuages. Mais ils ne font plus rêver personne, eux non plus. Enfin, je m'égare debout... je disais donc que j'étais à cette époque étudiant, dans une ville sans cesse en démolition-reconstruction, pire que des legos mais avec sans doute moins de facilités à s'imbriquer. Le bruit des travaux dans ma rue commençait à huit heures le matin et terminait le soir à vingt heures. Avec une pause d'une heure trente le midi pour laisser tout de même aux malheureux ouvriers le temps de manger un bout. Comme vous le savez, le travail d'un étudiant a ceci de fourbe qu'il commence exactement quand l'interessé croit avoir fini. Après les cours, heureux de rentrer chez lui l'étudiant se dit qu'il va enfin pouvoir... eh bien, travailler ! Apprendre ses leçons, même quand la matière étudiée est aussi passionante que, dans mon cas, les architectures nuageuses et les climatologies oniriques, ça a toujours un petit côté éreintant. Je regrette au passage cette époque bénie oú je savais encore faire fonctionner ma mémoire, car aujourd'hui le simple effort de me souvenir d'un prénom me coûte beaucoup plus. La faute en est, j'en suis certain, à ces machines qui nous supplantent le cerveau. A force de tout demander à mon ordinateur j'ai oublié comment connecter mes neurones, et je me connecte plutôt sur internet. Le résultat est le même, voire plus approfondi et complet quand c'est l'ordinateur qui me le fournit, mais c'est beaucoup moins glorifiant. Et on prend vite l'habitude de se laisser avachir les synapses. Du coup, maintenant je ne sais plus apprendre. Et tous les moutons qui me regardent avec leurs yeux vides n'éveillent pas en moi des vélléités d'intelligence. Cependant quand j'étais étudiant, par définition, j'étudiais. Et comme chaque élève, j'avais ma petite manie pour apprendre ; la mienne était d'avoir besoin de silence. De cette absence de bruit qui vous met face à vos neurones qui s'agitent dans la substance grise, qui se connectent et vous font assimiler... Les bruits parasites comme ceux du chantier de la rue me vrillaient les tympans et empêchaient mon esprit de tourner en rond. C'est donc en quête de ce désiré silence que je poussai pour la première fois la lourde porte en bois d'arbre des forêts tempérées. L'édifice prenait pourtant place au beau milieu de la ville, mais jamais je n'avais poussé ma curiosité à aller m'y établir pour de longues durées.
La première fois, je fis quelques pas intimidé à l'intérieur, indécis comme on l'est toujours en lieu inconnu. J'interrogeai du regard les deux personnes qui avaient l'air de s'ennuyer ferme à l'entrée, dont on ne voyait que le sommet du crâne par dessu l'imposant bureau. Incertain, je m'avançai vers la partie principale de l'édifice. Les deux rectangles de plastique qui encadrent toujours les portes des bibliothéques, avec leur menace sous-entendue de "attention je vais sonner" m'ont toujours un peu effrayé. Même si je n'ai jamais volé un seul bouquin, je sais que ces choses peu fiables peuvent à tout moment se mettre à exprimer leur fureur, et aussitôt tout le monde vous regardera avec de gros yeux car vous troublez leur tranquilité. Et toujours au moment de les franchir, ces machines émettent un léger "tactac" qui donne l'impression désagréable de vous transpercer et de vous fouiller l'âme aux rayons X. La première étape franchie, on se sent tout heureux. Je fis le tour de l'édifice en prenant mon temps, en regardant partout. C'était une bibliothèque imposante de quatre étages (le rez-de-chassée étant noté "étage 1"), avec parquets de bois et étagères de fer. Je flanai un moment entre les romans, notant mentalement si mes auteurs préférés étaient présents. Effectivement, il y avait toute la collection de Monsieur Dom, auteur fort en vogue à l'époque, mais comme je l'adorais j'avais déjà tout lu. Néanmoins ça me faisait toujours plaisir de le voir représenté. Certains disaient que ce pseudonyme cachait en fait une fille, mais j'en doutais fort ; les phrases étaient ficelées d'un style tout à fait personnel et masculin. Je me souviens qu'à l'époque j'attribuais beaucoup d'importance au sexe de l'auteur, car j'étais persuadé que la façon de narrer était différente entre femmes et hommes. Je n'ai toujours pas tranché cet épineux sujet, mais toujours mes préjugés s'avéraient justes. C'est pourquoi je classais Monsieur Dom dans la catégorie des auteurs masculins.
Après ce tour entre les romans, je montai au palier du dessus, les livres de sciences. Il y avait là de la biologie, des mathématiques et de l'informatique. Il y avait également des livres de sport, je me souviens très bien, parce que j'avais songé : "mais, les sportifs lisent-ils ?" et cette question m'avait presque autant turlupiné que celle du sexe de mon écrivain préféré. Je continuai ma visite en montant au dernier étage, le plus chouette à mon goût. Là haut, il n'y avait personne, seulement des livres anciens que l'on n'avait pas le droit d'emprunter et une longue table qui trônait fièrement, en maîtresse des lieux. Les poutres vernies luisaient sous la lueur bleutée des lampes. Ici, pas de fenêtre, juste deux vasistas par lesquels il fallait deviner le ciel. Mais on entendait très bien les petits pas menus des pigeons, et ceux plus lourds des cigognes. Je décidai aussitôt d'adopter cette bibliothèque comme lieu de travail. Le calme naturel émanant des livres m'a toujours fait du bien. Je redescendis tout heureux, sans doute un peu trop, puisque je sautillais doucement dans les escaliers. Le plancher de bois grinçait encore plus fort que normalement, et un garde assis entre les étagères de psychologie vint sévèrement froncer les sourcils vers moi en me demandant de faire moins de bruit s'il vous plaît. Oh, pardon, m'inclinai-je, et je sortis bien vite.
Dès le lendemain j'investis le dernier étage, certain de ne pas être dérangé. Je fis doucement le tour de la pièce sous les combles, inspirant à longues bouffées l'odeur de vieux livre qui pesait dans l'atmosphère et m'envivrait. Je ne faisais rien de mal, si ce n'est utiliser le dioxygène qui trainait et rejeter un peu plus de dioxyde de carbone. Mais je sursautai tout de même en apercevant la caméra cachée dans un coin qui bougeait. Ah ! des caméras mobiles ! Eh bien, on n'est pas du genre rassuré ici ! C'est sûr qu'un type joyeux dans une pièce vide, ça doit sembler louche et éveiller des soupçons. Mais quoi, j'étais content, je laissais aller ma joie... c'est bien mieux que de faire la tronche, non ? Je m'assis à la longue table et me plongeai dans la lecture d'un livre intitulé "exercice nº1 : d'un point de vue autobiographique, quelques éléments surviennent dans la vie de la narratrice" La première fois, ce titre à rallonge m'avait étonné, mais venant de Monsieur Dom, on pouvait s'attendre à tout. Surtout à du savoureux, ce que l'ouvrage était grandement. J'avais pris celui-ci parce que c'était un de mes préférés, malgré le fait que le narrateur soit une fille, et que j'aimais bien sûr tout de cet auteur. J'en arrivais au moment, je me rappelle, oú l'ami de la narratrice tombe d'un nuage et se met à divaguer et dessiner des moutons, quand deux personnes sont montées à mon niveau. Je voyais d'abord le dessus de leur crâne au-dessus de la rambarde, puis leurs bustes, puis leurs corps en entier. Eux aussi ont fait le tour de la pièce et un sourire s'est dessiné sur leur visage. L'homme a appelé la femme, et j'ai compris au style de langage qu'ils étaient Anglais. Sans saisir les mots, juste à l'intonnation, on peut souvent savoir la langue des gens. Elle sembla acquiescer et sortit de son sac un appareil photographique. Ils firent quelques clichés de la pièce, et en passant près de moi, elle lut le titre de mon livre. Elle s'y arrêta un moment, me regarda, et chuchota à l'oreille de l'homme qui sourit. Je sais maintenant quelque chose que je ne savais pas à ce moment : l'un des deux était l'auteur ! J'avais eu Monsieur (ou madame ?) Dom à quelques pas de moi, et... je ne savais pas mon bonheur ! Quand je repense à cet instant, je me sens submergé d'une intense frustration, d'un désir qui n'a jamais pu être réalisé mais qui, contrairement à beaucoup d'autres qui s'estompent avec le temps, n'a jamais terni d'un lux. S'il savait combien je l'admirais, et combien je l'admire toujours ! Mais jamais il n'en saura rien, et en pensant à ça, je ressens une pointe au coeur très vive.
Il faut que j'aille boire un café pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Quelle bêtise de se replonger dans le passé comme ça ! J'arrête un instant de rêvasser sur mes moutons et mon passé estudiantin et je me dirige vers la machine à café, centre stratégique de toute entreprise qui se respecte. J'y retrouve comme toujours Mathias, à croire qu'il passe sa vie à boire du café. Mathias, un long personnage aux cheveux blonds, qui vient toujours au boulot vêtu d'un duffle-coat, "whatever the weather" comme il dit, parce qu'en plus il se targue d'être Anglais, bien que je ne l'aie jamais entendu parler une autre langue que le Français, avec un véritable accent charentais de surcroît. Toujours un café noir sans sucre, "un café d'écrivain" me dit-il en souriant. Et il repart dans ses mathématiques. Mathias est affilié à la section problèmes de maths avec des chèvres et des boucs. Qui n'a jamais un jour eu à résoudre le crucial problème du fermier qui a un champ avec cent cornes et cinq cent pattes ? combien a-t-il de chèvres et combien de brebis ? C'était Mathias qui s'occupait de créer ces soucis pour écoliers, en regroupant les brebis et les chèvres, en les séparant... Quand il n'était pas à la machine à café, il était dans un champ à courir après les ovins, aidé de son chien Médard. Il y a des copieurs qui ont fait des problèmes avec des chameaux et des dromadaires, mais surtout ne vous y fiez pas, ce sont des faux. En effet comme chacun sait les chameux vivent en asie et les dromadaires en Afrique, par conséquent personne ne possède de troupeau rassemblant ces deux espèces. Ne laissez pas vos enfants résoudre des problèmes de contrebande ! Les seuls vrais sont ceux élaborés par la maison Ovinoïde, par Mathias, le buveur de café. "tu connais Monsieur Dom ?" lui demandais-je à brûle pourpoint alors qu'il mettait ses pièces dans le distributeur et qu'il allait me sortir sa fameuse phrase. "Comment ? Pourquoi me demandes-tu ça ? sursauta-t'il. Alors tu sais ?
- Je sais quoi ?
- Non, laisse tomber, rien. Mais je connais ses bouquins oui, j'en ai lu quelques uns.
- Tu aimes ?
- Bof. Je trouve ça trop sentimental, presque féminin. Et puis, il y a quelques passages décousus dans certains chapitres." Pour quelqu'un qui en avait lu "quelques uns" il semblait très attentif aux petites choses ! S'attarder sur des passages précis dans des chapitres particuliers ! Je souris. Sans doute cette habitude de trop compter le rendait-il plus attentif aux détails. Je pris un café noir, moi aussi, pour une fois, et retournai à mes moutons.
Le journal qui dépassait de ma sacoche me replongea dans les souvenirs, et je m'y adonnais cette fois sans nostalgie. A croire que les minutes passées avec Mathias m'avaient remis d'applomb et fait oublier mes frustrations de jeunesse.
Un autre jour, des gens qui prenaient également des photos se sont fait houspiller par un vigile. A cette époque je n'y avais pas prêté grande attention, j'ai à peine levé le nez du bouquin dans lequel j'étais plongé (qui pourtant ne devait pas traiter de piscine, mais je ne me rappelle guère), entendant la voix râleuse du gardien qui mettait dehors les gens ayant osé troubler le calme pesant des caractères imprimés par des déclics photographiques. Puis une autre fois (les souvenirs me revenaient en masse, soudain), alors que j'allais étudier fermement dans mon dernier étage favori, il était occupé. Enfin, il n'était pas vide. A l'approche de l'été, les étudiants occupent beaucoup les bibliothèques, armés de piles de photocopies et de surligneurs. Je m'installai à la table, qui était bien assez grande pour tous, et puis, entre étudiants, il passe toujours une petite connivence. Au bout d'une petite heure, une jeune fille vînt s'asseoir et sortit un livre de son sac. Je me replongeai dans mon étude morphologique des cumulonimbus en recopiant des schémas d'un livre très documenté trouvé au rayon des sciences sociales, et je me demandais d'ailleurs ce qu'il y faisait. La jeune fille quant à elle semblait étudier les principes quantiques de l'Espagnol et la dispersion du tilde à travers les siècles. Une matière intéressante que j'avais un jour pensé à étudier, mais j'étais amoureux de ma prof de géographie atmosphérique à l'époque de me spécialiser, ce qui avait orienté mon choix. La jeune fille faisait tournicoter studieusement une mèche de cheveux et ne s'apercevait pas qu'elle était en train de se créer un énorme noeud. Soudain, la porte de l'ascenseur s'ouvrit dans un chuintement désagréable et le vigile entra. Il s'appelait José, ou alors il avait le badge d'un type de ce nom-lá. Ou alors il ne savait pas son prénom et avait écrit José à tout hasard. Il avait une moustache et arborait fièrement un front bas que couvrait à grand'peine une mèche de cheveux filasses et clairsemés. Il toussota pour signaler sa présence, comme si l'ascenseur ne nous avait pas assez sortis de notre studieuse torpeur, et regarda méchament la demoiselle, qui cependant ne semblait pas saisir toute l'ampleur de la fureur de ces yeux mesquins. Voyant que ses yeux revolver n'étaient pas chargés, il entreprit de parler, ce qu'il faisait avec fort peu de délicatesse. Vivre parmi les livres ne lui avait pas permis d'en lire apparemment. Ou alors pas des livres avec des phrases complètes. Il signifia à la jeune fille qu'il ne fallait pas qu'elle apporte ses propres livres dans la bibliothèque. Interdit. Le règlement. Pas refaire ça hein. La demoiselle le regarda avec dignité, tenta de lui expliquer qu'elle ne faisait rien de mal, que les examens avaient bientôt lieu... il ne voulut rien entendre et lui demanda de déguerpir. Surpris, je ne pus m'empêcher de regarder les autres convives, qui ouvraient les mêmes yeux dont le diamètre aurait pu rivaliser avec des assiettes à dessert. Mais dans l'ensemble ils semblaient acquiescer, c'est vrai qu'on ne va pas embarquer ses propres livres dans une bibliothèque, ce serait comme apporter son casse-croûte au restaurant. La jeune fille rangea ses affaires et partit, je ne me souviens plus des instants qui suivirent, si l'un des étudiants à la table émis un son en direction des autres, ou si tous retournâmes dans nos pensées individuelles, ce qui finalement me semble plus probable. Même si le fluide estudiantin circule, il ne faut pas trop en faire, on n'est pas non plus potes, et comme dans quelques temps on sera de vrais adultes, et plus de ces personnes en état transitoire, autant s'accoutumer à agir comme tels. C'est-à-dire ne pas se témoigner davantage de sympathie que nécessaire.
Je me souviens aussi d'un jour oú, comme d'habitude maintenant que j'en avais (des habitudes), j'entrai dans la bibliothèque, sac au dos, crayon en bandoulière, prêt à étudier les cumulostratus de tout mon coeur. Mais avant que je pusse franchir les portes qui font tactac une demoiselle à l'accueil me pria de ne pas entrer avec mon sac. Des fois sans doute que je planque un livre dedans, bien qu'ils soient tous équipés d'antivols, ce qui dissuade quand même de les emporter sans rien dire (oui sinon on finit sourd, vu comment ils hurlent). En effet, le personnel dévoué avait mis à disposition des usagers des casiers à clé pour qu'ils y entreposent leurs effets personnels. Il fallait donc avoir une pièce de monnaie et de grandes mains, pour poser le sac mais emporter ses affaires. Ce que je fis un moment, jusqu'à ce que le vigile un jour se trouvât à l'entrée et me vît. Il se plaça devant moi, dans le style stéréotypé du type qui veut paraître grand et baraqué mais qui ne l'est pas forcément plus que moi. Il me lança un regard noir (il avait toujours les mêmes yeux porcins) avant de se mettre à m'expliquer le pourquoi : "On ne va pas dans cette bibliothèque pour travailler". Surpris, je voulus balancer les bras d'un geste de malheureux incompris, mais je fis tomber alors ma pochette et mes schémas nuageux s'éparpillèrent sur le sol. Je courbai le dos, remballai mes affaires et sortis, voulant crânement lancer un "eh bien je m'en vais" mais je me pris les pieds dans mes lacets et m'étalai à mon tour sur le parquet grinçant. La fille à l'accueil gloussa. Et je savais pertinement que je reviendrais, d'une part car j'avais un livre à rendre, et d'autre part qu'est-ce que ça pouvait bien leur faire ? les gens vont et viennent dans la bibliothèque, qu'elle soit fréquentée ou pas ne diminue pas ni n'augmente leur salaire. Je ne me souviens plus de la suite de mes révisions. Oú donc me rendis-je pour étudier ? Chez moi, il y avait toujours des travaux, et à l'université de sciences oniriques et climatiques la bibliothèque était minuscule, et bondée dès huit heures du matin, heure à laquelle il n'était pas pour moi décent de m'éveiller. J'ai toujours été un lève-tard, parce que la nuit est belle mais le matin pâteux.
A ce moment Mathias entra dans mon bureau, les bottes encore boueuses d'avoir couru après un mouton têtu (chose rare, un mouton qui ne suit pas les autres !). Il me demanda quel jour on était. "Le 52 déctobre" lus-je sur le calendrier qui était sur la porte, par conséquent juste sous ses yeux. Il parut surpris. "Bon alors je dois partir demain !
- Quoi ?
- Oui, j'ai des affaires à faire. Ne t'inquiètes pas, j'ai fait des problèmes pour deux jours aujourd'hui, je te demanderai de bien vouloir donner ça demain"
Il me tendit un papier quadrillé manifestement arraché à une page de cahier d'écolier, qui contenait des chiffres écrits avec de l'encre de membres de drosophile. Puis il partit, comme un courant d'air. Je le vis par la fenêtre boutonner son duffle-coat et siffler son chien. Puis je me replongeai dans la contemplation morne de mon écran de veille. C'était un labyrinthe qui se construisait. Au bout de la cinquième construction, je remuai la souris et fis tomber le papier. Un tel papier ne peut laisser indifférent. Cette odeur qui replonge aussitôt sur les bancs de l'école, vous savez, celle avec les tables perforées pour y mettre, nous avait-on dit, un encrier. Une chose dont jamais nous ne nous sommmes servis, mais la table était prévue pour. Alors on y mettait ses ciseaux. Et on écrivait sur ces cahiers à grands carreaux, avec la marge rouge et cette odeur caractéristique. Mathias sentait le cahier neuf. Je n'avais jamais réussi à mettre de nom sur cette fragrance, parce qu'elle n'était pas faite précisément pour coller à un être humain, mais en ramassant son cahier je m'en suis subitement aperçu. Cette odeur aussitôt me replongea dans mes années universitaires, après les années scolaires.
Un jour que j'allais à la fameuse bibliothèque de Saqua l'Amen, pour y rendre un livre que j'avais emprunté, je passai devant deux personnes assises sur la placette devant la porte. Ils étaient penchés sur un grand livre plein de photographies de la ville quand elle était encore en noir et blanc. José, que j'appellerais donc par ce nom là maintenant, ouvrit la porte et les regarda un moment, mouvement que je fus presque forcé de suivre, en plus de ma naturelle curiosité, puisqu'il était dans l'encadrement de la porte et donc m'empêchait d'entrer. Il les hélà de sa plus douce voix grasse et dénuée de style, pour leur demander ce qu'ils faisaient. Ils levèrent lentement la tête, manifestement assez absorbés par leur lecture, et je reconnus les deux personnes qui avaient pris des photos, quelques temps auparavant. "nous lisons", répondit la femme. Le gardien fit la moue et les pria d'aller lire ailleurs, ici ils étaient devant la porte et empêchaient l'entrée. Le couple se releva, la femme coinça le livre sous son bras, l'homme reboutonna son duffle-coat et ils partirent d'un pas souple, sous lequel je devinai un mépris que je partageais. J'entrai en poussant un peu José, ce qui apparemment lui déplut. Il me regarda suspicieusement et me suivit à distance dans le bâtiment. Je n'aime pas que l'on regarde par dessus mon dos, surtout dans un endroit calme où je pourrais être à mon aise. Je choisis un livre prestement et m'assis dans un coin pour lire quelques chapitres. J'attendais qu'il séloigne, je ne pouvais décidément plus le voir. Mais au lieu de se sentir tranquilisé par mon attitude calme, il vint me chercher des noises. Maintenant, je n'avais plus le droit de m'asseoir sur le rebord de la fenêtre. Non, on s'assied sur les chaises, les deux pieds par terre et les quatre de la chaise aussi. Une jeune fille justement se tenait accroupie sur une chaise, et au moment oú il allait la sermonner je partis, essayant de dégager le même mépris que le couple que j'avais vu.
Je me souviens très bien du jour oú je rendis le livre. C'était, non pas, pour une fois, un ouvrage de Monsieur Dom, mais un ouvrage documenté sur les diverses techniques de pliage de trombones. Il y en a bien plus que l'on ne croit. Ronds, pointus, plus ou moins grands, colorés, recouverts d'une gaine de plastique... bref, un essai sur les trombones et leurs utilités. Quand je le rendis, donc, la jeune femme préposée au tamponnage de cartes me renseigna que c'était le dernier que j'emprunterais. Je ne pensais pas que ma carte était déjà caduque. La dame me rassura que non. "Mais avec le nouveau directeur, me dit-elle en baissant la voix et en faisant un signe de tête indiquant que c'était lui quand José passa, il y a de nouvelles directives.
- Pardon ?
- Oui, vous avez de la chance d'avoir une carte. Elle vous sera désormais indispensable pour entrer ici. Sans carte, on n'entre plus dans la bibliothèque. D'ailleurs, elle ne sert plus qu'à ça, parce que les livres ne sont plus empruntables.
- Mais c'est impossible ! On peut en faire quoi, des livres ici ?
- On peut les lire, si on a une carte. J'aime autant vous dire que maintenant pour se faire renouveler la carte il faut au moins s'hypothéquer un rein" Ajouta-t-elle en souriant tristement.
Je n'étais pas si surpris que ça que José soit devenu le nouveau directeur. Il prenait trop son boulot à coeur, et ça plaît toujours au moment de l'avancement. Alors maintenant il pouvait exercer sa loi tout seul. Je baissai les épaules avec résignation. De toute façon, l'année était finie. Je n'avais plus besoin de me documenter sur les nuages. J'avais eu cependant mon année, j'ai même eu par la suite tous les diplômes possibles en matière de structuration nuageuse, comme vous le savez. Et pendant les vacances, j'allais chez ma grand mère, qui avait un grenier frais rempli de vieux bouquins qui sentaient autre chose que les manuels tout neufs d'ici. Auxine, le chat, qui était couleur nuage d'orage, venait se pelotonner contre moi, et moi je m'évadais dans des romans qui étaient si vieux qu'ils en étaient presque historiques. Ce n'étaient pas les histoires modernes de Monsieur Dom, plutôt de vieilles histoires qui dataient de l'époque oú l'on avait encore des encriers dans les salles de classe. Les soucis de cette époque aujourd'hui font sourire, avec ce respect des convenances et des bonnes moeurs, que nos générations se sont empressées d'oublier profondément.
C'est ainsi qu'à la rentrée, quand je retournai sur Saqua l'Amen, je ne fus aucunement surpris d'apprendre que la bibliothèque n'était plus fréquentée. On n'avait plus le droit d'y lire. Il ne fallait pas toucher les livres, les déplacer... Parfois à la tombée de la nuit, on voyait se découper à l'intérieur la silhouette de José, qui faisait frénétiquement sa ronde. Le lieu finalement devint une sorte de bâtiment hanté, en passant devant lequel les vieilles dames se signaient et les jeunes crachaient. A choisir, le premier rituel n'est franchement pas le pire, et au moins il ne dégrade que la personne qui s'y adonne.
A la fin de l'année je déménageai. Pour Miriville, oú je suis toujours. Et oú j'allais enfin découvrir le fin mot de l'histoire, car c'était la pause du midi.
Je m'assis sur le banc, devant le fleuve glauque, et grignotai mon chien chaud en tentant de tourner les pages dans le petit vent aigrelet qui venait de la rue passante. Ah, page centrale, tout un topo sur Saqua l'Amen, haut lieu d'art et de culture. Tiens, une fête du livre internationale y était organisée. Avec des écrivains qui venaient de partout. Tout ceci dans la bibliothèque, dont le.. non ! le directeur, José Gonzalez, venait d'être nommé ministre de la culture, en remerciement de tout ce qu'il avait fait pour elle, notamment au sein de son bâtiment. Eh bien ! Abattu, je lus distraitement les faits de culture qu'avait abrité cette ville au cours des ans. Tiens, la première fête du livre justement avait eu lieu l'année oú je partis, normal que je n'en avais jamais entendu parler. La liste des invités était longue, je ne pris pas le temps de tout lire. J'allais refermer le journal quand un nom m'attira l'oeil. A croire qu'il s'était pile à ce moment détaché de la liste pour venir me taper la rétine. Monsieur Dom ! Monsieur Dom, invité d'honneur du 53 déctobre. Transmission de l'entrevue en direct à quatorze heures, heure locale. Je gardai le journal. On ne sait jamais, si j'avais mal lu. Je l'ouvrais toutes les heures pour vérifier la date. C'était bien demain ? oui. A quatorze heures ? oui.
Le lendemain matin, c'est-à-dire aujourd'hui, j'attendais quatorze heures dans l'impatience. Je rendis les calculs de Mathias dès potron-minet, je comptai mes moutons rapidement, avant même leur première broutée, et me tournai les pouces violement. A la première courbature, il était seulement midi. Je ne me souviens plus comment sont passées les deux autres heures, mais quatorze heures fut ; je me rendis dans la salle de repos, celle avec la télévision, et allumai. Un petit pincement se forma au creux de mon pancréas. J'allais pour la première fois entendre, de mes propres oreilles, un homme qui avait sussuré au creux de mon âme des histoires depuis des années. Je connaissais tout de lui, sans le connaître. Dans chaque ouvrage, l'auteur laisse un bout de sa peau. Je l'avais tant et tant lu que j'aurais pu le reconstituer chez moi. En entier, viscères comprises. Et je ne connaissais pas même son vrai nom. Encore moins sa tête. Je tremblais d'entendre sa voix. Et si ce qu'il disait ne me plaisait pas ? Si tout à coup je le découvrais complètement opposé à l'idée que je m'étais faite de lui ? La confrontation entre un corps réel et un pur esprit est toujours douloureuse. Mais je voulais savoir, quitte à ne plus pouvoir oublier. Et si ça se trouve, il me plairaît encore plus ?
L'image était celle de la bibliothèque, je la reconnus tout de suite. Le plan était donné sur... José ! Lui même, avec quelques rides en plus mais le même regard convergent. Apparemment, le temps que je tergiverse, l'interview avait déjà commencé. Le journaliste tendit le micro au directeur, puisqu'il l'était toujours, qui visiblement souhaitait ajouter quelque chose et avait commencé à causer loin du microphone.
"... et je vais vous avouer, entendit-on, que je ne sais pas lire. Mais c'est un grand bonheur pour nous tous de vous voir ici, vous êtes un monument de la littérature moderne, nous avons un rayonnage entier qui vous est dédié et..."
Quoi ? un directeur de bibliothèque, décoré de surcroît d'un ronflant titre... qui ne savait pas lire ? Je tombais des nues. La caméra se tourna alors. Là. Sur Monsieur Dom. J'étouffais un cri et m'assis. Il n'était pas du tout comme je l'imaginais. Mais à le voir dans ce décor, je reconnus aussitôt l'homme qui prenait des photos, quelques années auparavant, au même endroit. L'homme qui regardait un livre de photographies. A ce moment la standardiste entra. La pauvre, elle s'appelle Sophie-Monique, elle n'est pas gâtée. En plus elle appelle toujours les gens par leur patronyme entier. Elle me dit "Bonjour Sésame Pamieux" au moment oú il commença son discours.
"... et je salue les employés de la maison Ovinoïde...
- Mathias Dominicci !" couina la standardiste.
Oui. J'avais reconnu en premier son duffle-coat.