Le 29 Avril 1945. Quelque part en Europe.
Le jour se levait. Le conducteur du bulldozer rangea son engin contre un gros rocher et coupa le moteur. Il estima que la fosse était assez profonde. Il l’avait creusé selon les directives qu’on lui avait données : Assez éloignée de la sortie du tunnel pour ne pas attirer l’attention des prisonniers par le bruit du moteur diésel.
Il descendit de la cabine du bulldozer, contourna la barrière rocheuse qui dissimulait la fosse et se dirigea vers l’entrée du tunnel. Les gardiens SS avaient reçu l’ordre d’attendre son retour pour commencer le rassemblement des prisonniers sur l’esplanade, devant l’entrée du tunnel.
Dans le tunnel, la centaine de prisonniers, pour la plupart des Russes et des Polonais, dormaient encore. Ils étaient entassés dans les couchettes sommaires aménagées à même la roche. Des châlits en bois faisaient office de lits, sans paillasses, sans couvertures. L’humidité de la nuit qui régnait dans cette partie du tunnel transperçait les os de ces hommes qui ne parvenaient à dormir que, par l’accumulation de la fatigue, due au travail harassant au fond du tunnel et des cadences infernales qu’ils devaient subir journellement de la part de leurs geôliers.
Les cris et les coups de sifflets des gardiens S.S. tirèrent les prisonniers de leur sommeil. C’est sous les coups de matraques qu’ils furent poussés sur la place du rassemblement, sur l’esplanade, à l’entrée du tunnel. Les soldats les répartirent sur quatre rangs.
Oleg Vlassov et Alexei Volodine, deux autres prisonniers russes, dormaient encore sur un grand lit en bois, installé spécialement pour eux, dans un recoin de la salle de contrôle du tunnel. Ces deux prisonniers, ingénieurs russes de formation scientifique, profitaient d’un statut spécial aux yeux du commandant SS du camp, l’Obergruppenführer Hans Klammer. Hans Klammer était spécialement chargé des opérations secrètes du troisième Reich et travaillant directement sous les ordres d’Hitler.
Oleg et Alexei avaient travaillé une bonne partie de la nuit car depuis deux jours, on leur avait donné l’ordre de mettre tous les documents techniques relatifs à leurs travaux dans des caisses en bois qu’on leur avait apporté.
Oleg Vlassov, le plus jeune des deux, mais néanmoins le responsable du projet secret élaboré par les nazis, avait le pressentiment que quelque chose se tramait pour les prochains jours.
Depuis quelques jours, et sans rien dire à son vieux collègue Aleixei, Oleg se réveillait en pleine nuit et quittait la salle de contrôle où ils dormaient. Il s’était aménagé une cache secrète derrière le local des transformateurs où, il recopiait page par page, le livre de codes dont il se servait pour noter de manière cryptée tous les résultats des travaux effectués dans le tunnel pour le compte des nazis. Pour cela, il s’était arrangé pour dissimuler temporairement les documents importants qu’il devait stocker dans les caisses en bois, ceci afin qu’il puisse les avoir à sa disposition le plus longtemps possible. La nuit précédente, il avait tout juste fini de recopier l’ensemble des données de base qui lui permettrait, au cas où, de retranscrire en langage clair l’intégralité des documents qu’il avait recopié. Afin de dissimuler les copies dans une cache sûre, Oleg avait glissé les feuillets dans un des gros cylindres en céramique blanche faisant fonction de fusibles et qu’il avait creusé auparavant, dans le but d’y dissimuler ces documents. Ce faux fusible, situé dans le bas de l’armoire électrique, remplaçait le fusible original qui lui, ne commandait que le circuit d’alimentation de secours. Il était donc, dans l’état actuel des travaux, totalement déconnecté du circuit électrique de l’alimentation générale et se révélait être, momentanément, une cache sûre.
Les lumières de la salle de contrôle du tunnel s’allumèrent soudainement, tirant brusquement de leur sommeil Oleg et Alexei, les deux scientifiques russes.
Des soldats S.S. entrèrent dans la salle sans même les regarder. Ils s’emparèrent des caisses en bois entreposées un recoin dans la salle de contrôle pour les emporter vers l’entrée du tunnel, en direction de l’esplanade.
Oleg Vlassov et Alexei Volodine se tenaient, silencieux, assis sur leurs lits.
Aucun des soldats ne fit attention à leur présence.
Dehors, à l’entrée du tunnel, les prisonniers se tenaient toujours immobiles. On les avait répartis en trois groupes et on les faisait attendre dans un silence impressionnant. La brume de la nuit s’estompait lentement et la lueur du soleil matinal commençait à percer à travers les branches de la forêt avoisinante.
Au bout de dix minutes d’attente, des bruits de moteurs se firent entendre.
Trois camions bâchés débouchèrent sur l’esplanade devant l’entrée du tunnel.
Après avoir manœuvré, ils se mirent à reculons devant chaque groupe de prisonniers et stoppèrent les moteurs.
Un brouhaha parcourut les groupes de prisonniers. Ils venaient de comprendre qu’on allait les emmener pour une autre destination. Certains ne purent s’empêcher d’éprouver un sentiment de satisfaction car, où qu’ils aillent, jamais ils ne pourront endurer pires traitements de ceux qu’ils venaient de connaître dans ce tunnel, tunnel qu’ils avaient creusé de leurs propres mains. D’autres restaient silencieux, observant avec une certaine inquiétude, la manœuvre d’encerclement des gardiens SS, en train de se mettre en place autour des trois groupes de prisonniers.
L’Obergruppenführer Hans Klammer, apparut à l’entrée du tunnel. Comme à son habitude, il se tenait raide dans son uniforme vert, l’air hautain. Il parcourut la place de rassemblement d’un regard circulaire. Tout était en ordre.
Tout devrait se passer rapidement.
Depuis son apparition, le silence revint peu à peu sur l’esplanade, jusqu’à devenir un silence oppressant. Ce silence qui dura quelques secondes parut interminable aux prisonniers.
L’Obergruppenführer Hans Klammer fit un signe aux soldats SS avec la tête ; Les deux bâches à l’arrière des plateaux de chargement de chaque camion se relevèrent brusquement.
Les prisonniers, dont certains commençaient à ramasser leurs sacs posés au sol pour embarquer dans les camions, restèrent figés sur place.
Des mitrailleuses étaient postées sur chacun des plateaux en bois à l’arrière de chaque camion.
Aucun des prisonniers n’avaient esquissé un mouvement de fuite quand les trois mitrailleuses commencèrent à crépiter et à déverser un déluge de feu sur la place de rassemblement.
Les premiers prisonniers touchés furent fauchés sans comprendre ce qu’ils leur arrivaient. Un mouvement de panique indescriptible, des cris d’affolements, s’empara des groupes. Chacun des prisonniers essayait d’échapper aux salves meurtrières en s’enfuyant dans tous les sens. Les premiers fuyards furent abattus par les autres gardes qui répartis en cercle autour des groupes, commencèrent, eux aussi, à tirer dans le tas.
Le massacre ne dura pas une minute. Des gémissements et cris de douleurs continuaient à parvenir des tas des suppliciés. Des soldats, l’arme en bandoulière, circulaient maintenant sur la place de rassemblement entre les amas de corps couchés, enchevêtrés les uns dans les autres. Des salves de mitraillettes donnèrent l’ultime coup de grâce aux prisonniers qui agonisaient encore. Plus de cris, plus de gémissements, le silence régnait de nouveau sur l’esplanade.
Le soleil continuant son ascension dans le ciel encore pâle du matin avait dépassé la cime des arbres de la forêt et tel un projecteur, venait apporter la froideur de sa lumière encore crue, à la violence de la scène du massacre qui venait d’avoir lieu.
Un bruit de moteur diésel se fit entendre. Avec le bruit caractéristique de ses chenilles, le puissant bulldozer qui avait creusé la fosse commune en début de matinée apparut. Débouchant de derrière la barrière rocheuse en bordure de la forêt, il contourna les amas de corps de l’esplanade et après avoir fait pivoter son engin, abaissa la lame à terre. Il augmenta le régime moteur et avança. La lame fit rouler les premiers cadavres sur les autres. La terre, teintée de sang, arrachée par la lame pendant sa progression, donnait à l’ensemble un magma compact d’où dépassaient des membres tendus qui, sous la poussée et le raclement, s’animèrent d’un tremblement. Comme si ces corps semblaient résister, encore une dernière fois.
La fosse, fut rapidement remplie des cadavres des prisonniers et rebouchée aussitôt. Le bulldozer effaça toute trace de sa présence en la recouvrant de feuillages et de branchages. Amas de feuillages et de branchages coupés quelques jours auparavant, par ceux-là mêmes qui reposaient maintenant dans ce charnier improvisé.
Oleg Vlassov et Alexei Volodine sursautèrent sur leurs lits et se regardèrent. Le bruit des crépitements des mitrailleuses, et les cris d’horreurs des prisonniers que l’on abattait, leur parvenaient, amplifiés par l’écho créé par le tunnel.
Alexei se dirigea vers la porte de la salle de contrôle. Oleg, lui ne bougea pas. Il interpella son vieux collègue Aleixei pour l’empêcher de sortir de la salle.
- Alexei, ne sort pas d’ici !! cria Oleg.
- Mais, Oleg, qu’est qui se passe, tu as entendu !!
- Oui Alexei, oui, mais ne sort pas d’ici !! Cela confirme ce que je pensais. Les conversations que j’ai entendues depuis quelques jours de la part de nos gardiens parlaient de l’avancement de l'armée russe dans les lignes allemandes. D’après ce qu’ils disaient, l’armée rouge ne devrait pas tarder à envahir la région où se trouve notre tunnel. Je pense qu'ils sont en train d’effacer toutes les traces de notre présence, celles du tunnel et des travaux secrets. Je ne sais pas pourquoi ils ne nous on pas emmenés avec les autres, mais ils vont certainement nous abattre dès qu’ils auront plus besoin de nous. Je connais les nazis, ils ne laisseront aucun témoin.
Alexei écoutait Oleg, abasourdi, il n’arrivait plus à réfléchir rationnellement.
- Mais où veut-tu t’enfuir Oleg, je ne vois aucune issue…
- Tu oublies les cheminées de ventilation Alexei, on peut passer par les sas de sécurité et de là, sortir dans la forêt, au sommet de la montagne.
- Je te signale Oleg, que les portes des sas ont été soudées depuis que les travaux des nouveaux anneaux ont été finis. On va se faire coincer comme des rats pris dans un cul de sac. Moi, je préfère attendre ici. Tu sembles oublier que, nous sommes les seuls à connaitre tous les détails du projet et les seuls à pouvoir reprendre les travaux dans l’état actuel.
Oleg n’écoutait pas Alexei, faisant travailler son cerveau afin de les sortir de cette situation
- Les sas ont été soudés, oui mais pas les grilles, reprit Oleg. C’est moi qui ai apporté cette modification pour permettre, en cas d’incendie accidentel dans le haut du tunnel, une intervention plus rapide par l’extérieur. Elles se démontent de l'intérieur et on peut s'enfuir facilement par là. Quand au projet, ne te fait pas d’illusions, ils n’ont plus besoin de nous. Les principaux travaux sont terminés et les seuls réglages qui sont à faire sont à la portée de n’importe quel ingénieur. Tu vois que notre présence ne leur est plus indispensable et qu’ils n’hésiteront pas à nous éliminer. Quand, je ne sais pas, mais je crois que l’on en a plus pour longtemps. J’avais prévu le coup, Alexei. Dans un premier temps, on peut se cacher tous les deux dans le transformateur de puissance. Tu es le seul à savoir avec moi qu’une partie de la roche s’est éboulée derrière la paroi arrière des branchements et que ça nous fait une planque où ils ne pourront jamais nous trouver. Il faut y aller maintenant.
- Oleg, tu fais comme tu veux, moi je reste car, je suis persuadé que Hans Klammer n’est pas idiot et il sait très bien que s’il nous tue, il ne pourra pas mettre son monstre en route dans les délais demandés, même si on reconstruit la même installation ailleurs. Hitler ne lui pardonnerait pas. Moi, je ne veux pas prendre le risque de me faire tuer en essayant de m’échapper, et quoique tu en penses, je suis persuadé qu’il a encore besoin de nous. Mets-toi à la place.
- Alexei, moi, en ce moment, je ne vois qu’une chose, c’est sauver ma peau. Toi, fais comme tu veux, on n'a plus le temps d'en parler, moi je m’en vais. Viens avec moi, je t'en supplie.
- Non Oleg, je reste.
Oleg dépité, s’approcha d’Alexei et le serra très fort dans ses bras puis, ramassant un sac en toile qu’il mit en bandoulière, il sortit du local de contrôle et sans hésiter, prit la direction de la salle des transformateurs.
Oleg pénétra dans le local du transformateur de puissance. Il se glissa entre les différents supports muraux du transformateur pour accéder au fond du petit local. Arrivé devant la façade métallique à l’arrière du local, il fit glisser une des trois tôles du fond. Derrière, se trouvait le trou dans la paroi rocheuse où la partie de roche qui s’était éboulée lui permettrait de se cacher. Personne n’aurait l’idée de venir le chercher ici. Il était le seul, avec Alexei, à connaitre cette cache.
Il remit la tôle en acier en position et mis ses mains et ses pieds aux quatre coins. Il prit une longue inspiration puis appuya fortement de ses quatre membres afin de la faire plaquer aux angles du cadre métallique. Une longue attente commençait.
La porte de la salle de contrôle s’ouvrit brusquement et l’Obergruppenführer Hans Klammer entra dans la salle suivit de deux soldats S.S.
Son regard fit le tour de la pièce.
Alexei Volodine était assis, seul, à son bureau.
- Où est Oleg ? demanda calmement Hans Klammer.
- Parti dans le tunnel, lui répondit aussi calmement Oleg.
- Où dans le tunnel ?!!
- Je ne sais pas.
Hans klammer se tourna vers les deux S.S.
- Allez le chercher et ramenez le immédiatement. Puis se retournant vers Alexei - Quant à vous, réunissez vos affaires, tout de suite !
Alexei se leva et se dirigea vers le coin de la salle où se trouvait le lit.
Il se pencha pour rassembler les quelques pauvres affaires disséminées sur la couverture.
Le bruit de la détonation se répercuta dans le tunnel.
Alexei ressentit une douleur vive au niveau de la nuque et un voile rouge lui boucha immédiatement la vue. Ses jambes se dérobèrent et il bascula à plat ventre sur le lit. Il ne sentit pas la deuxième balle, qui, tirée aussi à bout portant, lui éclata le haut de la boite crânienne.
Oleg sursauta au premier coup de feu. Un deuxième suivit, quelques secondes plus tard. Instinctivement, il pria pour Alexei. Il appuya instinctivement de toutes de ses forces contre la fine tôle en acier pour bien la faire plaquer. Il entendait des cris et des bruits de pas dans le tunnel. On devait le rechercher.
Hans Klammer avait envoyé l’ensemble des soldats à la recherche d’Oleg. Il devait à tout prix le retrouver et l’abattre. Vivant, il représentait un danger pour son projet.
Oleg entendit la porte du transformateur s’ouvrir. Ses mains, couvertes de sueur commençaient à glisser sur la tôle. Il se crispa. Il entendit les bruits des armes cognant contre les structures métalliques des armatures de local, puis après un court moment de silence, le claquement sec de la porte du transformateur résonna dans le petit réduit. Le bruit des pas s’éloignèrent.
Hans Klammer tapait du poing sur le bureau. Il criait et s’emportait après ses soldats.
- Retrouvez ce prisonnier où je vous abats tous un par un. Retournez dans le tunnel et refouillez tout. Il me le faut vivant.
En vain, Oleg restait introuvable et les recherches furent abandonnées car Hans Klammer était pressé par le temps. Les dernières nouvelles étaient devenues alarmistes. L’armée russe progressaient plus vite qu’il ne l’avait prévu. Qu’importe pensa t-il, cet idiot peut rester caché tout le temps qu'il veut, il va mourir de toute manière, emmuré vivant.
Hans Klammer fit évacuer tout le monde du tunnel. Il fallait faire au plus vite avant l’arrivée de l’armée russe. Il convoqua ses artificiers.
- Placez des charges pour faire ébouler cette falaise et boucher cette entrée. Je veux que quiconque ne puisse entrer ou sortir de ce tunnel à jamais et que personne, à l’avenir, ne puisse en deviner l’existence. – Hans Klammer se tourna vers le capitaine Mayer, responsable des artificiers
-Haupsturmfüher Mayer, est-ce que tout est chargé dans l’avion ?
- Tout est chargé, Obergruppenführer.
- Faites sauter cette falaise et rejoignez-moi à l’avion.
L'avion, un "Junker" trimoteur de l'armée allemande était déjà en position de décollage sur la piste en terre aménagée dans la forêt, en contrebas de la falaise.
Hans Klammer installé au poste de pilotage de l’avion, consultait ses cartes de vol quand il entendit des explosions successives. Il regarda en direction de l’entrée du tunnel d’où une épaisse fumée noire s’élevait de la forêt.
Quelques minutes plus tard après l’explosion de la falaise, l’Haupsturmfüher Mayer se présenta à la porte de l’avion. Hans Klammer quitta le poste de pilotage et le rejoignit.
- Tout est prêt, Obergruppenführer. Plus rien ne subsiste de l’entrée du tunnel. Les hommes et les chauffeurs des camions attendent vos ordres.
- Bien, faites embarquer nos soldats dans les camions, et donnez leur l’ordre de partir. Après, rejoignez- moi tout de suite. Je vous attends pour décoller. Au fait, est-ce vous avez fait le nécessaire pour les camions ?
L’Haupsturmfüher Mayer marqua un temps d’arrêt et regarda Hans Klammer dans les yeux.
- Oui, Obergruppenführer, j’ai l’ai fait moi-même, selon vos directives, sans en parler à personne.
- Bien, Haupsturmfüher. Une dernière chose. En allant donner l’ordre au camions de partir, pouvez vous ramenez la caisse en bois que j'ai laissé près de l’entrée du tunnel.
- A vos ordres, Obergruppenführer.
Le bruit des camions résonna dans la forêt. Hans Klammer finissait d’enfiler des vêtements civils. Il sortit un pistolet Lüger de son étui en cuir, l’arma pour faire monter une balle dans le canon et le posa sur le plancher de la carlingue, près du montant de la porte d’entrée.
Quelques instants plus tard, une petite caisse en bois à bout de bras, l’Haupsturmführer Mayer revenait vers l’avion. Hans klammer l’attendait en bas de la passerelle d’accès.
l’Haupsturmführer Mayer marqua un temps d’arrêt au pied de la passerelle d’accès de l’avion, la caisse en bois, toujours à bout de bras.
- Nous pouvons partir, Obergruppenführer, tout est prêt.
- Bien Haupsturmführer, posez la caisse ici, je vais la mettre moi-même dans l'avion. Donnez-moi le détonateur et allez chercher vos affaires à la queue de l’avion pour vous mettre en civil.
Mayer sortit un petit boîtier noir d’une des poches de son uniforme et le tendit à Klammer. Puis, il se retourna pour aller chercher ses affaires civiles, à l’arrière de l’avion.
Hans Klammer posa le petit boitier noir sur le plancher de la carlingue, puis, lentement, déplaça sa main vers le montant de la porte et s’empara de son pistolet.
L’Haupsturmführer Mayer ressentit tout d’abord un choc violent dans le dos avant d’entendre le bruit des trois coups de feu. Une onde de feu lui parcouru la poitrine. Il n’arrivait plus à respirer. Il eut la force de se retourner pour voir Hans Klammer, le bras droit tendu dans sa direction puis, s’écroula à terre.
Déjà Hans Klammer, avait saisi la caisse en bois posée par terre puis, se retournant, commença à monter les marches de la passerelle pour accéder à la porte de la carlingue. Il se penchait pour agripper la poignée de la porte lorsqu’il ressentit une douleur lui traverser le bas de l’omoplate gauche en même temps que le bruit d’une détonation. Malgré son épaule blessée, il se jeta prestement en avant sur le plancher de l’avion. Une autre balle siffla au dessus de sa tête et alla se ficher dans un conteneur en métal entreposé vers la porte de l'avion. Hans Klammer, ayant toujours son pistolet à la main, instinctivement, fit volte face et tira au jugé, à l’extérieur de l’avion, dans la direction de l’Haupsturmführer Mayer.
Celui-ci, bien que blessé mortellement, avait eu la force de se redresser sur un coude et de tirer sur Hans Klammer en train de monter dans l’avion.
Le corps de l’Haupsturmführer Mayer sursauta sous les impacts des balles du Lüger de Hans Klammer puis, basculant doucement sur le côté, retomba définitivement, sans vie.
De rage, Hans Klammer continuait à vider son chargeur de rage en direction du corps jusqu’à ce que la culasse claque à sec. Le chargeur était vide.
Il dut faire un effort surhumain pour bouger son bras gauche. Grimaçant de douleur, il se releva et se dirigea vers le poste de pilotage.
L’avion, les moteurs à plein régime roulait en tressautant sur chaque bosse de la piste en terre.
Quand Hans Klammer tira le manche pour faire décoller l’avion, la douleur dans le dos était telle qu’il faillit crier de rage.
La puissance des trois moteurs de l’avion fit pivoter le nez du gros trimoteur vers le ciel. Le "Junker" décolla. L’effort des gouvernes sur le manche diminua légèrement et la douleur dans l’épaule de Hans Klammer s’atténua un peu. Il fit faire un virage sur l’aile à l’avion pour rejoindre la direction prise par les trois camions remplis de soldats allemands.
Les hommes du dernier camion entendirent les premiers le bruit des moteurs. Un avion venait dans leur direction. Ils commencèrent à se saisir de leurs armes.
Mais un des soldats se mit debout dans l’avion en agitant les bras.
- C’est un des nôtres, regardez, c’est un avion allemand !
Les autres soldats l’imitèrent en se levant.
L’avion arrivait en vue du convoi par l’arrière.
Hans Klammer avait saisi le petit boitier noir posé sur le siège du copilote, à sa droite. Sa main déverrouilla le détonateur. Sans hésitation, il appuya sur le bouton de mise à feu.
Plus bas, sur la route, devant lui, il vit à travers les vitres du cockpit les trois camions allemands de sa compagnie exploser ensemble dans une immense gerbe de feu. Les charges, installées sous les camions, pulvérisèrent tous les occupants.
Ce fut trois cratères fumants que survola l’avion quelques secondes plus tard.
Hans Klammer reposa le détonateur sur le siège du copilote et après avoir refait un passage sur le lieu de l’explosion, mis le cap à l’Est.
Sa douleur dans le dos ne faiblissait pas. Il ne pouvait pas voir sa blessure mais sentait un liquide chaud lui couler dans le dos. Il glissa difficilement sa main droite sous sa chemise détrempée dans son dos pour s’essuyer.
Sa main revint rouge de sang.
Oleg Vlassov était sorti de sa cachette longtemps après les explosions. Il était revenu devant l’entrée du tunnel et avait constaté que l’entrée du tunnel était désormais complètement bouchée par les éboulis. Se rendant ensuite dans la salle de contrôle, il avait cherché en vain le cadavre d’Alexei, mais celui-ci avait disparu. Seule une traînée de sang au sol, à peine coagulée, laissait imaginer ce qui avait pu se passer.
Oleg retourna vers le local des transformateurs et ouvrit le panneau des alimentations de secours. Le gros fusible en céramique qui protégeait les documents était toujours à sa place. Il s’en saisit et l’ouvrit. Les feuillets contenant les codes étaient encore à l’intérieur. Il les glissa dans sa chemise tout en commençant à se diriger vers les tunnels d’aération, là où se trouvaient les sas de ventilation.
Oleg Vlassov avait démonté une des grilles amovibles des sas de ventilation situés sur un des flancs de la montagne et était redescendu dans la forêt jusqu’au niveau de l’entrée du tunnel. Il déboucha enfin sur l'esplanade déserte qui se trouvait devant l'entrée du tunnel. Comme il l’avait déjà constaté de l’intérieur, les explosions successives avaient fait ébouler la partie supérieure de la paroi rocheuse et avaient complètement fait disparaitre toutes traces de l’entrée du tunnel ainsi qu’une quelconque trace de structure de provenance humaine. Il jeta un regard circulaire sur l’esplanade, rien ne bougeait. A l'extrémité de la paroi rocheuse, il y avait seulement un bulldozer abandonné. Il s'en approcha. Il en fit le tour.
Il s'arrêta, horrifié. La lame métallique de l'engin était zébrée de traces rouges. Il reconnut du sang. Un monticule de terre recouvert de branchages coupés situé plus loin attira son attention, car la terre semblait fraiche, comparativement à celle des alentours. Il se dirigea vers le monticule et le contourna. Sur une trentaine de mètres devant lui, la terre semblait avoir été labourée puis recouverte de feuillages de manière suspecte, sans logique. Pris d'un pressentiment qui lui comprima la poitrine, il fit quelques pas, écarta quelques branches, tomba à genoux et commença doucement à creuser la terre fraiche.
Il s'arrêta.
Sa main venait de rencontrer un obstacle. Il commença à dégager les bords du trou. Il eut un mouvement de recul. Un visage ensanglanté lui apparut. Des yeux grands ouverts le fixaient, sans vie. Un affreux rictus de souffrance figeait les traits du mort. Il reconnut l'un de ses compagnons de captivité. Quand il vit les deux traces de balles qui lui déformaient le haut du visage, cela lui confirma ce qui s'était passé sur l’esplanade quelques heures plus tôt. Il reboucha délicatement le trou et éclata en sanglots. Il se releva. Tous ses camarades du tunnel étaient enfouis dans cette fosse commune, abattus comme des chiens. Il maudissait Hans Klammer.
Il réalisa soudain qu'il était le seul survivant.
Il revenait lentement vers l'esplanade quand un bruit attira son attention. Il marqua un temps d'arrêt pour le localiser. Cela provenait de la lisière de la forêt vers la route qui partait de l'esplanade. Il s'en approcha prudemment. Il quitta la route et écarta les branches basses pour s’avancer en direction du bruit.
Un homme était recroquevillé en boule derrière un bosquet et son corps était secoué au rythme de ses sanglots. Il portait l'uniforme rayé des prisonniers. Oleg se pencha et mit sa main sur son épaule. L'homme se tassa encore plus et les sanglots redoublèrent. Fermement, Oleg le retourna. Il reconnut le jeune Walter Slumpf, l'aide-cuisinier du camp. Un allemand, un prisonnier politique. Oleg le força à se relever, le prit par les épaules et le secoua. Walter Slumpf n'avait pas encore ouvert les yeux.
- Walter, c'est moi, Oleg Vlassov. Ouvre les yeux et regarde-moi. Tu ne crains plus rien. Regarde-moi.
Walter ouvrit les yeux et mis quelques secondes pour reconnaitre Oleg. Il commença à réaliser et, en continuant à sangloter, il se jeta dans les bras d'Oleg.
Walter avait un peu récupéré et raconta, entre deux sanglots, ce qu'il avait vu.
Ce matin, le cuisinier l'avait envoyé chercher de l'eau fraiche pour les gradés, au puits du camp, puits qui avait été aménagé dans une retenue d'eau qui passait à proximité du camp. Sur le chemin du retour, il avait entendu des coups de feu et il s'était approché prudemment du camp en passant par la forêt pour voir ce qu'il se passait, pensant à une évasion. Il ne voulait pas prendre une balle perdue. C'est depuis derrière un bosquet qu'il avait pu assister au massacre des prisonniers sur l’esplanade. Mort de peur, il n’avait plus bougé de sa planque. Il n'était sorti de sa cachette que quand il était sûr qu'il ne craignait plus rien. Depuis, il n'avait pas arrêté de pleurer.
Oleg prit Walter par le bras droit pour l'aider à se relever. Walter poussa un cri de douleur. La manche de sa veste était pleine de sang. Lentement, Walter releva la manche de sa veste. Une large plaie sanguinolente en forme de croix ornait la partie postérieure de son avant-bras. Le regard de Walter se porta successivement sur son bras en train de saigner et sur le sol, à l'endroit où il était allongé ; il comprit. Dans sa hâte à se camoufler, anesthésié par la peur, il ne s'était pas aperçu qu'il s'était carrément embroché l'avant-bras sur la racine saillante d'un taillis qui s'était cassé sous le choc. Les pointes acérées de la racine avaient pénétrées dans les muscles de son avant-bras. La blessure était heureusement peu profonde mais très sale. Oleg prit délicatement le bras de Walter et inspecta la blessure.
- Il faut nettoyer cette blessure sinon ca risque de s'infecter. Allons à la source pour laver ca.
Pendant qu'il nettoyait la plaie de Walter, Oleg réfléchissait. Il fit part de sa décision à son compagnon d'infortune.
- Walter, je vais descendre seul dans la vallée. D'après ce que j'ai compris ce matin, l'évacuation soudaine du tunnel a été déclenchée par l'arrivée de l'armée rouge, mes compatriotes. Les connaissant, il vaut mieux que tu restes là car, s'ils découvrent que tu es allemand ils n'hésiteraient pas à te tuer sur le champ. Reste caché. Si je peux revenir te chercher sans te mettre en danger, je reviens dès que je peux. Sinon, attends deux ou trois jours et si tu ne me revois pas revenir, redescends vers la ville en faisant très attention pour ne pas te faire reprendre.
Oleg et Walter se séparèrent non sans une certaine émotion.
Walter attendit le retour d'Oleg jusqu'au lendemain matin en mangeant des fruits sauvages et buvant l'eau du torrent. Il patienta jusqu’au jour suivant, mais la faim commençait à le tenailler. De plus, sa blessure recommençait à s’infecter et à le faire souffrir.
En milieu de matinée, il prit sa décision et prit la direction de la vallée.
04 Juin 1974. France. Chamonix. Massif du Mont-Blanc. Glacier des bossons.11h45.
Armand Bochatay était un des plus vieux guide de Chamonix. Il ne travaillait que pour ses clients les plus fidèles. Conscient de ne plus avoir ses jambes et son souffle de ses belles années, il n’acceptait que des randonnées où il pouvait planifier l’ascension du Mont-blanc sur plusieurs jours. Il faisait toujours halte au refuge du Goûter afin de s’accorder un repos bien mérité et surtout, pour profiter le lendemain, des premiers rayons du soleil se levant sur la mer de nuages recouvrant la vallée Blanche. Un spectacle grandiose dont il ne se lassait jamais.
Depuis six heures du matin, il accompagnait deux de ses plus anciens clients, Michel et Laurence Boyer, deux jeunes retraités venant de Lyon. Ils s’étaient connus, il y a onze ans, lors de leur première ascension et depuis, chaque année, le même trio s’attaquait au Mont-Blanc, à la même période, comme un rituel. Une solide amitié s’était formée au fil des années.
Il était presque midi. Les trois randonneurs progressaient lentement sur le glacier des Bossons, le soleil était au zénith et la faim commençait à se faire sentir. Ce fut Laurence qui décréta la pause casse-croûte et les repas furent tirés des sacs.
A la fin de la pause, comme d’habitude, Armand Bochatay tendit la bouteille d’alcool de pays à Michel Boyer. C’était une petite entorse que les deux hommes se permettaient. Michel but une petite rasade. Il reboucha la bouteille, la redonna à Armand avec un grand sourire entendu et se leva.
- Bon, avant de repartir, il faut que j’aille changer l'eau du poisson - dit-il en riant- je me sentirais plus léger et je marcherai peut-être plus vite avec quelques litres en moins.
- Quelques litres en moins, prétentieux !! A ton âge !! N’empêche, fais attention Michel, avertit Armand, en cette période les bords des crevasses sont instables, je ne voudrais pas perdre mon meilleur client avant qu’il m’ait payé.
Michel s’éloigna en rigolant.
Quelques secondes plus tard, la voix de Michel résonna dans la montagne.
- Hé !! Armand ! Tu peux venir voir. Il y a quelque chose de bizarre au fond de cette crevasse.
Armand rejoignit Michel. S’étant assuré avec une corde tenue par le piolet de Michel qui se tenait un peu plus loin, par sécurité, il s’approcha au plus près du bord de la crevasse, se penchant prudemment.
- On dirait un morceau de métal, c’est bizarre. Je vais descendre pour voir ça de plus près.
Armand alla chercher son sac et en sortit un harnais. Il l’emmenait toujours un harnais de secours, au cas où. Il l’enfila. Quelques instants plus tard, toujours assuré par Michel, il se balançait au bout de la corde, descendant en rappel. Arrivé presque au fond de la crevasse, Armand stoppa sa descente et poussa un long sifflement. Il avait beau avoir entendu beaucoup d’histoires de ce genre par les anciens du village, mais il n’aurait jamais pensé que cela lui arriverait.
- Michel, remonte-moi. Je crois que la ballade est terminée pour aujourd’hui. Tu viens de trouver un avion d’après ce que je vois, il a l’air très gros. Il faut qu’on redescende tout de suite à Chamonix pour alerter la Gendarmerie.
06 Juin 1974. Allemagne. Berlin-Ouest. Division des Archives Militaires et d’Investigations de l’Otan. La "DAMI ".11h00.
Philip Wise, le directeur de la division, traversa le hall d’entrée en saluant machinalement le garde de faction assis derrière la réception. Il lui demanda si Thomas Lutz était déjà arrivé.
Devant la réponse négative du planton, il se dirigea vers le « Pater Noster ».
C’était un de ces vieux ascenseurs à mouvement sans fin comme en trouve plus qu’en Allemagne. Des cabines sans portes accrochées à un câble accomplissaient indéfiniment un circuit complet. Arrivée au dernier étage de la cage d’ascenseur dans son mouvement ascendant, la cabine, par un mouvement de translation continuait son mouvement dans le sens de la colonne descendante et une fois arrivée au fond de la cage, effectuait un mouvement de translation en direction de la colonne montante et ainsi de suite, sans arrêt. La vitesse de ce mécanisme était réglée de manière très lente afin d’en faciliter l‘accès d’une manière aisée.
Philip Wise descendit au troisième et dernier étage, dernier étage occupé par un seul bureau, le sien.
Situé, sous les pentes du toit de l’hôtel particulier situé dans la Münsterschestrasse, une petite rue parallèle au Kurfurstendam, dans le quartier de Wilmersdorf, le bureau de Philip Wise occupait tout l’étage. La moitié de l’espace, celui situé où les pentes du toit rejoignaient le plancher de part et d’autre du bureau, était occupé par des étagères surchargées de dossiers aux chemises cartonnées et différenciés par des couleurs différentes. Un classement un peu condensé certes, mais très efficace car, d’un seul regard, Philip Wise avait à portée de vue et, de main, tout ses anciens dossiers et sa documentation ; Il suffisait de temps en temps d’en enlever la poussière pour pouvoir lire le titre du dossier. Dans ces archives qu’il avait accumulé tout au long de sa carrière, il savait exactement où se trouvait le dossier contenant le renseignement dont il avait besoin.
Trente années d'investigations diverses, résumées en notes de synthèse, s'étaient accumulées au fil des ans dans les dossiers de ce bureau d'un autre âge. Les dossiers principaux étant eux entreposés dans des chambres fortes dans le sous-sol du bâtiment.
Si depuis la fin des hostilités de la dernière guerre mondiale, l'activité principale de la DAMI consistait, dans un premier temps, à récupérer et à classer tous les documents retrouvés éparpillés dans les institutions en ruine du troisième Reich, par la suite, cette activité fut étendue à des missions les plus diverses.
La DAMI devint peu à peu l’intermédiaire obligé entre les services secrets des forces de l'Otan occupantes et présentes en Allemagne de l’Ouest et les nouvelles institutions Allemandes du gouvernement d'après-guerre. Les plus demandeurs furent les Américains qui, après la guerre utilisèrent le plus les compétences de certains ex-nazi dans leur lutte contre le bloc de l'Est. Des dossiers, constitués par les anciens responsables nazis et résumant toutes les données antisoviétiques du troisième Reich pendant la guerre, furent extirpés des sous-sols de la DAMI et remis aux autorités de l'Ouest. Des anciens dignitaires nazis, certains, en dépit de leurs actes atroces passés, furent blanchis par les gouvernements concernés qui se servirent de leurs compétences pour contrer la politique agressive de l’Union Soviétique. Parmi eux, un certain Klaus Barbie, le bourreau de Lyon.
A cet effet, Philip Wise se rendait fréquemment dans le quartier élégant de Dahlem où, dans la Rhein Baden Allée, se dressait une énorme villa de pierres grises aux colonnes massives recouvertes de lierre rouge. Un gros radar météo surplombait la terrasse toiture de la villa et une plaque de cuivre fixée sous le porche de l'entrée spécifiait que l'on entrait au « Service cartographique et météorologique de l'U.S. Army ». En vérité, cette villa était le plus grand centre d'écoute de la C.I.A. à Berlin.
Philip Wise, sortit de l’ascenseur et poussa la porte de son bureau. Il faisait déjà chaud dans la petite pièce sous les combles. Philip passant derrière un large fauteuil entrouvrit l'unique porte-fenêtre de la pièce, pour laisser entrer un peu d'air frais. Il posa ensuite sa veste sur le dossier d’un des sièges faisant face à son vieux bureau en bois, laissant apparaitre un bel embonpoint retenu par une large paire de bretelles noires. Il était entrain de régler l’inclinaison des stores vénitiens de la porte-fenêtre, donnant à son bureau une allure zébrée, quand on frappa à la porte.
Thomas Lutz sans attendre une réponse entra dans le bureau.
- « Bonjour chef, excusez mon retard, il y avait un peu de monde dans la Kurfurstendam, les touristes commencent à affluer en cette période.
- Vos retards habituels ne surprennent plus Thomas, c'est plutôt que, si pour une fois, vous aviez été en avance, cela m'aurait agréablement surpris. Asseyez-vous, j'ai à vous parler.
Thomas Lutz, retenant un sourire, pris place sur un des deux sièges qui se trouvait devant le bureau en bois de Philip, celui où il n’y avait pas la veste de son patron.
Thomas Lutz, la cinquantaine, était un ancien soldat de la Wehrmacht. Soldat, n’était pas exactement le terme. Enrôlé de force dans l'armée de force à l'âge de quatorze ans, il avait fait partie de ces jeunes Allemands auxquels on avait mis un fusil entre les mains afin de défendre, dans un dernier sursaut, la chute du troisième Reich. La majorité des soldats Allemands adultes ayant été tués sur les nombreux fronts, les nazis, avaient réquisitionnés en dernier recours des enfants à peine sortis de l'adolescence pour servir de remparts à l'avancée des armées ennemies. La plupart de ces enfants, orphelins, errant dans les ruines des grandes villes allemandes et subissant quotidiennement les bombardements de l'aviation des Alliés, trouvaient par le biais de cet engagement dans l'armée de quoi manger à leur faim. Ce furent, malgré leur jeunesse, de redoutables soldats ayant donné du fil à retordre à leurs ennemis lors de la chute de Berlin. Beaucoup se battirent jusqu'à leur dernier souffle, très peu en réchappèrent. Thomas Lutz était l'un de ces rescapés.
Comme quelqu'un qui a vu la mort de près, il en avait tiré une philosophie de vie qui semblait un peu hors norme pour le commun des mortels. Célibataire endurci malgré un physique qui plaisait aux femmes. Bon vivant, il était connu pour son comportement dilettante en compagnie de sa bande d'amis. Une seule chose lui tenait à cœur avant tout, par conviction : son travail.
A la fin de la guerre, il fut emprisonné par les Alliés pour une courte période et relâché en raison de son jeune âge. Après avoir effectué plusieurs travaux pour subsister dans une Allemagne en pleine crise d'après-guerre et en pleine reconstruction, il avait trouvé un emploi d'employé de bureau dans un organisme militaire d'occupation. Cet organisme était chargé de rassembler et trier tous les documents officiels Allemands afin d'en exploiter les contenus. Ce premier tri permettait aux armées d’occupation de constituer des dossiers relativement complets, notamment sur la collecte des listes de prisonniers de guerre et des rescapés des camps de concentrations nazis.
Thomas Lutz, parlant et lisant couramment l'allemand, fut aux fils des jours, une aide primordiale pour des enquêteurs ne connaissant pas ou très peu la langue de Goethe. C’est au cours de cette période qu’il fut remarqué par le capitaine en charge de cet organisme.
C'est ainsi que quand ce capitaine, qui n’était autre que Philip Wise, son patron actuel, fut chargé de constituer une division archives et d'investigations au sein des Armées Alliées pour continuer des recherches, il embaucha Thomas en qualité d'archiviste. L'avenir lui donna raison car Thomas Lutz était un investigateur de terrain hors pair. Depuis, leur collaboration avait perdurée jusqu'à ce jour. Notamment, dans la recherche d'anciens criminels nazis ou lors d'affaires de contre-espionnage concernant la sécurité ou l’intégrité des armées d'occupation de l'Allemagne de l'Ouest.
C'était pour Michel, sa manière de lutter contre les fantômes qui le poursuivaient depuis son adolescence volée.
Philip Wise, réajusta machinalement ses bretelles sur le devant et s'assied dans son fauteuil.
- « Thomas, j'ai une nouvelle mission pour vous – Malgré les années passées ensemble et l'amitié qui les liait, les deux hommes se vouvoyaient toujours, d'un commun accord tacite, sans jamais avoir abordés ce sujet une seule fois – Récemment, il s'est passé un évènement en France qui est assez surprenant. Du fait de la nature spéciale de cette découverte faisant intervenir un avion de la dernière immatriculé en Allemagne, les autorités Françaises nous ont sollicités pour nous en occuper, dans un premier temps, pour essayer de déterminer si nous sommes impliqués dans cette enquête ou à la refiler à une autre autorité.
Je vous résume les premières informations que l’on m’a fait parvenir.
Il y a deux jours, des randonneurs français ont retrouvés l'épave d'un avion enfoui dans un glacier des Alpes Françaises. Pour être plus précis, dans un des glaciers du Mont-Blanc, au-dessus de la ville de Chamonix. Si on nous a contactés, c'est que l'avion qui a été retrouvé est un avion Allemand, un Junker 3M, un trimoteur de transport datant de la deuxième guerre mondiale. Dans cet avion, il a été retrouvé un cadavre en parfaite conservation en raison d'une congélation continue du corps due aux longues années passées sous des tonnes de glace. De plus, il semblerait que le chargement de cet avion, à première vue, pose quelques problèmes aux autorités locales de part sa spécificité. C'est pour cela, qu'à leur demande, vous allez vous rendre en France, à Chamonix, au peloton de la gendarmerie de haute-montagne pour voir ce qu'il en est. Votre contact sera le Colonel Claude Duret, un officier de gendarmerie de l'armée Française qui est en charge des opérations sur place. Vous trouverez tous les autres renseignements dans ce document. Je vous souhaite un bon séjour et une dernière recommandation…prenez des lainages, l'air y est très frais à ce que l'on dit.
06 Juin 1974. France. Chamonix. Base d'hélicoptères du Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne. 9H00.
Les brumes matinales commençaient à s'estomper sur les pics avoisinants la base aérienne.
André Rémy, l’appareil photo en bandoulière, poussa l'angle du portail en fer grillagé de l'enceinte de la base. Bien que celui-ci soit cadenassé, il ploya sous l'effort et l'étroit passage libéré permit à André de se glisser dans l'ouverture. Ce portail était rarement utilisé car, situé à l'autre bout des pistes d'envol, il servait autrefois de piste d'accès à la base avant qu'une nouvelle route fut construite. Une nouvelle route, renforcée, plus accessible aux nouveaux véhicules de secours, de plus en plus imposants.
Dans les circonstances où André Rémy se devait d'être discret, c'était son passage habituel.
Les circonstances l'étaient ce jour-là.
Remontant à pied l’ancienne piste de décollage, André Rémy se rapprochait peu à peu du hangar qui l'intéressait. Il y avait de l’activité sur la nouvelle piste. Un hélicoptère Super Puma de l’armée venait d’atterrir et ses turbines faisaient un bruit d’enfer. Des violents tourbillons d’air et de poussières provoqués par les immenses pales du rotor de l’hélicoptère se soulevèrent de la piste. André se boucha les oreilles et courut se mettre à l’abri dans le hangar. A l’entrée, il tomba nez à nez avec le Colonel Claude Duret, responsable de la base. Dans le vacarme ambiant, il lui fit comprendre qu’il voulait rentrer dans le hangar pour se mettre à l’abri du bruit et des turbulences du rotor. Pas surpris outre-mesure de la présence d'André, le Colonel Duret, en esquissant un sourire, lui laissa le passage et se dirigea vers l’hélicoptère qui venait d’atterrir. Il connaissait bien André Rémy. C’était un journaliste local qui travaillait à la pige pour plusieurs journaux locaux et nationaux. Il était habitué des lieux pour avoir couvert, depuis des années, toutes les opérations de sauvetages en montagne du peloton de gendarmerie.
Le pilote du Puma avait enfin coupé les gaz des turbines de l’hélicoptère et un silence relatif était revenu sur la base.
Le Colonel Duret revenait de la piste avec une enveloppe dans les mains.
- Dites-moi André, par où êtes-vous entré, vous savez que, pour le moment, et ce jusqu’à nouvel ordre, l'accès de la base est interdite à tous les personnes non-habilitées. Bien que nous ayons des rapports amicaux, je ne peux faire aucune exception à la règle et je vais vous demander de quitter la base immédiatement.
André Rémy, comme s'il ne l'avait pas entendu, ignora la remarque du Colonel Duret.
- Alors mon Colonel, qu’est-ce que c’est cette fois ci ?
- Cette fois, André, je ne peux pas vous en parler, car ce n’est pas une opération de sauvetage habituelle. Je compte sur vous et sur nos bons rapports de confiance, pour ne rien publier pour le moment. Par contre, vous serez le premier averti dès qu’on aura un feu vert des autorités. Correct ?
- Correct, mon Colonel, mais des bruits déjà courent dans Chamonix concernant la découverte d’un avion, pouvez-vous au moins me confirmer cette information ?
- Comme je vous l’ai dit, je ne vous confirmerai pas cette rumeur et je suis malheureusement obligé de vous rappeler de quitter la base conformément aux nouvelles consignes. Excusez-moi André, mais nous avons des ordres et ils sont pour tout le monde.
- Compris, mon Colonel, je n’écrirai rien sans votre accord et sur ce, je vous laisse avec… votre avion. C’est des morceaux de l’épave, là, dans le hangar, sous les bâches ?
06 Juin 1974. France. Chamonix. Base du Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne. 14H00.
Le Colonel Claude Duret, était attablé dans son bureau. La quarantaine, une allure longiligne. Son visage mince aux yeux clairs, une voix posée et sa grande taille lui conférait une autorité naturelle dans ses fonctions.
Il était occupé, en ce début d’après-midi, à mettre au propre la liste du matériel s'accumulant dans un des hangars de sa base à fur et à mesure des rotations de l'hélicoptère Super Puma que l'armée lui avait mis à sa disposition. Le téléphone sonna. C'était le poste de garde de la base.
C'était la personne qu'il attendait.
Il prit son képi, sortit de son bureau et se posta devant la porte du bâtiment pour accueillir son visiteur.
Une Audi noire déboucha de derrière les hangars, sembla hésiter sur la direction à prendre et se dirigea vers le bâtiment des bureaux devant lequel se tenait le Colonel Duret. Le véhicule se gara sur les emplacements réservés aux visiteurs et Thomas Lutz en descendit.
Le Colonel Duret descendit les deux marches de la terrasse pour l'accueillir. Arrivé à sa rencontre, Thomas Lutz lui tendit une main que le Colonel serra.
- « Colonel Claude Duret, je suppose que vous êtes Thomas Lutz.
- Effectivement mon Colonel, enchanté de faire votre connaissance – Thomas Lutz parlait un français avec un léger accent. Tout au long de son passé, en collaborant en permanence avec les armées d'occupation des deux bords, il parlait aussi bien anglais et russe avec la même facilité – Je crois que vous avez des choses intéressantes à me montrer d'après ce que je sais.
- Intéressantes peut-être, mais sujettes à beaucoup de questions sûrement. Mais avant tout, laissez-moi vous offrir un café de bienvenue avant de parler travail, vous avez mangé, je suppose ?
- Non, mais à mon âge on saute facilement un repas, par-contre un bon café français sera le bienvenu.
Le Colonel jugea l'homme sympathique et lui demanda de l'accompagner dans son bureau lui promettant de lui servir le meilleur café de la Gendarmerie Nationale.
Tout en faisant connaissance, les deux hommes parlèrent de l'affaire qui les concernait. Le Colonel Duret relata tous les évènements qui avaient amené à la découverte de l'avion et de tous les moyens qu'il avait mis en œuvre pour rapatrier le chargement trouvé dans l’avion du glacier. De temps en temps, le bruit assourdissant du passage d'un hélicoptère confirmait que l'opération était toujours en cours. Le Colonel lui montra la liste qu'il était entrain d'établir concernant la matériel déjà entreposé dans un hangar. Thomas parcourut la liste et la reposa sur le bureau.
-" Mon Colonel, d’après vos informations, il a été retrouvé un corps dans l'épave de cet avion, j'aimerai commencer par l'examiner. Je pense que son examen devrait, dans un premier temps, nous renseigner sur l'identité, du moins sur le passé de cet homme. Où pourrais-je le voir ?
- Il est à la morgue de l'hôpital de Chamonix. Je vous propose donc de commencer par là et de vous y accompagner dès que nous aurons terminé notre café. Je téléphone à l'hôpital pour qu'ils préparent le corps.
06 Juin 1974. France. Chamonix. Morgue de l'hôpital. 16H00.
Le corps, allongé sur une table en acier inoxydable, était recouvert sous un drap blanc. Une odeur de formol emplissait la salle blanche. Le médecin légiste qui les accompagnait demanda à l'infirmier de la morgue d'enlever le drap. Ce dernier retira délicatement le drap et le posa sur une table derrière lui.
La lumière crue des néons du plafond accentuait la blancheur du cadavre. Le corps était en parfait état comme si la mort datait de la veille. Thomas s'avança plus près de la table et en fit le tour, examinant le corps d'une manière superficielle, s'arrêtant sur le visage. Il se tourna vers le médecin.
- Avons-nous une idée des causes de sa mort, le froid je suppose ?
- Eh bien justement, répondit le médecin légiste – se tournant vers le Colonel Claude Duret – Je voulais vous faire parvenir le rapport d'autopsie ce matin, mais comme vous êtes venu.
Le médecin légiste fit le tour de la table d’autopsie et se plaça sur le côté droit du cadavre, se pencha et agrippant l’épaule gauche du mort, il tira fortement vers lui pour le faire basculer sur le côté.
- Cet homme est mort d'une blessure par balles. Je vous explique.
Lucien, vous pouvez me le tenir dans cette position, s'il vous plait – l'infirmier se mit face au médecin et posa une main sur l’épaule du cadavre et l’autre sur la hanche gauche pour maintenir le corps en position – Regardez vers l'omoplate gauche, reprit le médecin, ce trou est du à une balle que nous avons retrouvé dans le poumon gauche, balle que nous mettrons à votre disposition. Si cette blessure à priori n'était pas mortelle, c'est surtout le manque de soin qui a entrainé la mort de cet homme qui s'est, ni plus ni moins, vidé de son sang pendant plusieurs heures. A un certain moment, il a perdu connaissance, ce qui explique sûrement la perte de contrôle de son appareil et son crash sur le massif du Mont-Blanc. Ah !! Autre chose aussi qui va sûrement vous intéresser.
Le médecin prit le bras gauche du cadavre et le souleva à la verticale, découvrant l’aisselle. Il regarda Thomas.
Ce dernier n’arrivait pas à quitter du regard ce qui venait d’apparaitre sous ses yeux.
- Monsieur Lutz, en tant que ressortissant Allemand, reprit le médecin, je pense que ceci doit malheureusement vous rappelez de mauvais souvenirs. Pendant que j’examinais son épaule gauche, j’ai découvert ce tatouage. Vous en saisissez surement la signification, je suppose ?
Thomas essayait de déchiffrer les chiffres du tatouage il voyait graver dans le creux de l’aisselle du cadavre.
C'était le tatouage que portaient tous les nazis appartenant au corps des S.S sous le III ème Reich, pendant la deuxième guerre mondiale. C'était un numéro à six chiffres suivi de leur groupe sanguin. Même Heinrich Himmler, le chef suprême des S.S. en avait un. Le numéro de l’inconnu qui reposait sur la table d’autopsie était le 309 626 A. C'était un indice qui allait permettre à Thomas, en consultant les fichiers de la DAMI, de connaitre l'identité de cet homme. Un homme qui avait passé trente ans dans un glacier en France. Qu'est-ce faisait cet homme dans cet avion au dessus du Mont-Blanc et où allait-il ?
Thomas s’adressa au médecin qui tenait toujours le bras du corps à la verticale.
- Docteur, je vous remercie pour votre collaboration et votre très bon travail. Effectivement, ce tatouage va me permettre de connaitre rapidement l’identité de cet homme de part les archives que nous avons en Allemagne.
Thomas se tourna vers le Colonel Duret.
- Colonel, serait-il possible de faire effectuer immédiatement des photos de la tête de cet homme : Une de face, une de chaque profil, sans oublier une photo du tatouage. Si vous n’y voyez aucun inconvénient, j’aimerais que nous attendions le développement des photos pour les envoyer au plus tôt par Bélino à la DAMI en Allemagne. Nous devrions avoir les résultats par retour en fin d’après-midi.
En sortant de chez le photographe local appelé en hâte à l’hôpital pour effectuer les photos du cadavre, les trois clichés dans une enveloppe kraft, le Colonel Duret et Thomas s'arrêtèrent au centre-ville dans l'hôtel d'un de des amis du Colonel. Thomas put y louer une chambre douillette et typiquement savoyarde dont le balcon donnait sur le Mont-Blanc.
- Vous y serez soigné comme un coq en pâte, dit le Colonel sur le chemin du retour - C'est un ancien gendarme - Maintenant que nous avons les photos, je vous mets à votre disposition tout nos moyens de communication de la base dont vous aurez besoin pour votre enquête. Moi, de mon côté, je vais contacter de suite notre service scientifique de la Gendarmerie basé à Paris pour qu'il nous envoie des enquêteurs et qu’ils vous accompagnent dans votre enquête. Ils poursuivront les recherches s’il y a lieu et s'occuperont d'inventorier tout le matériel qui se trouve dans le hangar. Ca va me soulager car j'ai déjà beaucoup de travail avec la surveillance et le sauvetage en montagne. Je reste néanmoins à votre entière disposition si vous avez besoin de mes services.
07 Juin 1974. France. Chamonix. Hangar du Peloton de Gendarmerie de Haute-Montagne.10H00.
Thomas Lutz déambulait d'un pas lent parmi les caisses en bois et les sacs en toile déposés sur le sol du hangar. Il remarqua que, chaque colis était identifié par un bristol sur lequel figurait un numéro d'ordre et, derrière ces colis, des tables pliantes métalliques avaient été dressées afin d'en faire l'inventaire. Tout était prêt pour l’intervention de l'équipe scientifique de la gendarmerie.
A son arrivée sur la base, une heure auparavant, il avait assisté à l'atterrissage, au déchargement de caisses en bois de dimensions différentes et au redécollage d’un Super Puma.
La veille, avant de le quitter, le Colonel lui avait précisé qu'il restait deux derniers voyages à effectuer dans la matinée pour finir le rapatriement de la cargaison trouvée dans l'avion du glacier.
Le Colonel avait insisté afin qu'il soit présent pour la dernière rotation.
Thomas, en attendait donc le retour de l'hélicoptère Super Puma qui avait redécollé, il ya une heure.
Il sortit du hangar, alluma une cigarette et fit passer le temps en tournant autour des hélicoptères d'interventions stationnés sur la piste d'envol à coté du hangar. C'était des Alouette III aux couleurs de la Gendarmerie Nationale avec la cocarde tricolore. Cette couleur bleue qui faisait rentrer dans ses petits souliers l'automobiliste le plus récalcitrant de France, représentait dans ce cas, le dévouement, le courage et l'espoir d'être secourus, pour tous les alpinistes et randonneurs de montagne en perdition.
Thomas avait toujours été fasciné par les machines volantes, particulièrement par les hélicoptères dont la complexité technique et leurs capacités restaient pour lui un étonnement chaque fois qu'il en voyait un en vol. Les premiers qu'l avait vu de près avaient été Américains lors de sa capture pendant la guerre.
Son inspection fut interrompue par le bruit caractéristique des pales d'un Super Puma.
Il regarda dans la direction de bruit et distingua au loin, sur le fond bleu du ciel, l'hélicoptère qu’il attendait, de retour du glacier.
Ce qu'il vit dans les airs le laissa songeur.
07 Juin 1974. France. Chamonix. Sur une colline surplombant la base du Peloton de Gendarmerie de Haute-Montagne. 11H30.
Depuis son éviction de la base, la veille, par le Colonel Duret, André Rémy s’était posté toute la journée sur une butte dont la vue donnait sur la piste d’atterrissage. Depuis, il suivait à la jumelle tous les mouvements de la base.
Quand le premier hélicoptère Super Puma du début de la matinée s’est approché au plus près du hangar pour effectuer son déchargement, il avait pu observer avec détails tout le transvasement entre l'hélicoptère et le hangar. Il avait aperçu diverses pièces métalliques stockées dans des grands paniers grillagés, ce qui devait sûrement être certaines parties de l’avion puis, ce furent des caisses en bois et des sacs qui faisaient l’essentiel du chargement. Les mêmes que celles qu'il avait déjà entrevu, hier, dans le hangar, juste avant que le Colonel lui ait demandé de quitter la base.
Depuis le redécollage immédiat de l'hélicoptère Super Puma de ce matin, il parcourait la base à l'aide de ses jumelles à la recherche d'un détail qui aurait pu lui échapper.
Il ajusta ses jumelles sur un homme qui venait de sortir du hangar. C'était le même civil qu'il avait vu arriver le matin en Audi noire. L'homme alluma une cigarette et se dirigea vers les hélicoptères Alouette III stationnés proches du hangar. Il semblait leur apporter une attention particulière, les inspectant dans le détail.
Le sifflement des turbines d’un Super Puma lui fit quitter l'observation des faits et gestes du civil sur le tarmac de la base pour diriger ses jumelles en direction de l’horizon d'où provenait le bruit. Il cru apercevoir une grosse masse pendue sous le Super Puma. Plus l’hélicoptère se rapprochait, plus l’objet se précisait. C’était un énorme container cylindrique de grande taille. Il l’évalua par rapport à la taille du Puma. Il devait faire deux mètres de diamètre et environ quatre mètres de long. Arrivé au-dessus de la base, le Super Puma se stabilisa enfin en vol stationnaire au-dessus de la piste située près du hangar. Le pilote fit descendre lentement sa machine jusqu’à ce que le container sous l’hélicoptère soit pris en main par les hommes au sol. Après avoir fait pivoter le container, celui-ci fut déposé sur une espèce de plateforme roulante. L’hélicoptère resta en vol stationnaire jusqu’au décrochage complet de la charge par l'équipe au sol puis, il se dégagea sur le coté et alla atterrir à proximité des autres appareils déjà stationnés sur le tarmac.
André avait suivi toutes les manœuvres de l’hélicoptère avec beaucoup d’attention. Il continua de pointer ses jumelles sur la piste.
Un tracteur venait de s’atteler à la plateforme et commençait à la tracter. Sur le moment, rien ne bougea. Le tracteur semblait comme immobilisé puis, après quelques instants, la plateforme commença enfin à rouler. André prit vite son appareil photo qu’il avait posé à côté de lui et commença à prendre des clichés au téléobjectif. Il mitrailla toute la manoeuvre.
André pensa que le chargement devait être d’un poids conséquent pour que le tracteur ait eu du mal à le rentrer dans le hangar.
André reposa l’appareil photo et reprit les jumelles. Il reprit son observation et continua à suivre, de même que le civil qui se trouvait à proximité de la charge sur le tarmac, la lente progression du convoi pour pénétrer sous le hangar. Ce dernier chargement intriguait André.
Il remballa son matériel et quitta son poste d’observation.