Prologue
C’était l’hiver, l’hiver 1960, froid, dur et coupant. Sur les hauteurs de Liège, l’armée surveillait les voies ferrées de la « côte d’Ans », celle que les trains ne pouvaient monter que tirés par deux motrices.
Les mouvements de grève secouaient une ville ardente certes, mais peu accoutumée aux émeutes.
De la chambre de François on avait une vue exceptionnelle. Une multitude de toits s’étalait des flancs jusqu’au cœur de la vallée. La neige qui les recouvrait était percée par les antennes de télévision qui jaillissaient de partout.
Chaque matin en s’éveillant François ouvrait la radio, avant même d’allumer la lampe de chauffage électrique qui semblait préfigurer les paraboles d’aujourd’hui. Il l'avait placée à proximité de son lit réversible.
L'adolescent était fou de rock depuis qu’il avait entendu Elvis hurler « That’s all right » sur Europe n°1.
Sa mère restait accrochée à Nat King Cole et Ella Fitzgerald et son père rejouait « Gunfight at ok Corral » lorsqu’il entendait Frankie Laine.
François avait treize ans, était fils unique et voulait devenir chanteur de rock.
La maison familiale a été bâtie entre les deux guerres mondiales. Trois pièces bas, trois pièces haut, un grenier, deux caves et un jardinet constituaient l’ensemble.
Des fenêtres aux châssis en bois peints en rouge, un petit perron et un balconnet complétaient le tout.
Niché dans une rue de faubourg, le petit immeuble était d’apparence coquette.
La rue elle-même était typique des années trente. Des trottoirs en pavés dodus, parsemés à certains endroits de zones de terre, étaient bordés de maisons jointives dénuées de garage pour la plupart. Ça et là des terrains non bâtis et le plus souvent en pente, laissaient surgir une végétation aussi fertile que sauvage.
C’est dans cette rue que François allait passer ses années d’adolescence. Elles étaient rythmées par l’école, les discussions avec les copains autour du banc qui agrémentait le petit pont « du chemin de fer » et le rock d’Elvis, des Beatles et des Stones.
Le père de François, bon vivant, jovial et farceur, était commerçant, sa mère épouse au foyer. L’existence de la famille était généralement paisible, même si parfois Robert, le père, revenait joyeux de libations un peu exubérantes. Marianne, la maman, manifestait un réel intérêt pour la chose artistique, le théâtre, la musique flamenca, et le dessin (son père n’avait-il pas admirablement croqué le boyau de la mort alors qu’il croupissait face à l’envahisseur).
C’est dont tout naturellement que le jeune homme manifesta de l’intérêt pour l’expression artistique. Ce ne fut pas Brahms ou Beethoven, mais très violemment Gene Vincent, Eddie Cochran ou encore Buddy Holly.
François fut rapidement et définitivement convaincu de ce que la vie n’était rien sans une guitare. Mythifié, l’instrument se fixa dans son cerveau de manière obsessionnelle.
Robert et Marianne durent en convenir, la paix, ou du moins une certaine forme de paix, ne reviendrait en la demeure qu’avec l’arrivée d’une guitare. Elle fut d’origine espagnole, ce qui aux yeux de François la qualifiait automatiquement de transitoire.
Les années ont passé. L’adolescent têtu qu’était François est devenu un homme déterminé, parfois trop. Robert et Marianne ont doucement vieilli, calquant leur vie sur un quotidien relativement monotone, secoué épisodiquement d’éclats de joie et de peine.
A la veille de 1968 et alors que l’université fréquentée par François pétillait de mouvements annonciateurs du grand fracas, le jeune homme s’est dispersé autour de divers centres d’intérêt peu enrichissants.
La guitare espagnole de ses débuts de musicien s’est éteinte au fond d’une armoire. Elle avait d’ailleurs été rapidement remplacée sans regrets par une superbe nordique. A quoi bon les regrets, ils ne peuvent souvent qu’obscurcir les projets…Ceux de notre homme seront très nombreux.
L’université, le droit et ensuite une vie professionnelle active ont écarté François de l’instrument, même si certains soirs une nostalgie bercée par un parfum d’alcool le ramenait de temps en temps à sa passion de jeunesse.
Durant ces années, François put nouer des liens d’amitiés avec Jean-Pierre, Richard et quelques autres, soit autant de personnages qui allaient composer une indéfectible « tribu ».
°°°
Chapitre 1
François Colbert avait atteint l’âge mûr sans connaître la somnolence qui handicape trop souvent l’esprit au fil des ans.
De grande taille, large d’épaules et solidement charpenté, il inspirait soit de la confiance aux optimistes, soit de la crainte aux pessimistes. Son visage pouvait tantôt manifester le plaisir de vous rencontrer ou encore l’ennui de supporter votre présence. Ses yeux gris ne pouvaient que rarement masquer l’humeur du moment. Une coiffure courte évoluant du châtain vers le gris encadrait une tête assez carrée, bien soulignée par une forte mâchoire.
Il avait très tôt fait preuve d’une grande imagination. Les études de droit à l’université l’avaient sans qu’il le veuille vraiment, conduit à la profession d’avocat. Dix années de plaidoiries, de rencontres, de réussites et d’échecs n’avaient pas entamé son enthousiasme.
François a épousé Rosine durant ses années de barreau. La jeune femme aux yeux clairs avait une personnalité trempée dans le bon sens. Elle dégageait une forte impression de solidité. Orpheline très jeune, elle se débrouilla pour apprendre le dessin et la photographie et en faire sa profession. Elle se spécialisa dans le reportage artistique. Peu sophistiquée, enjouée, elle s’intéressait à tout ce que faisait son époux. D’apparence discrète, Rosine s’est avérée une redoutable psychologue au sein du milieu fréquenté par le couple. Bien souvent, elle a pu percevoir ce qui pouvait nuire à son époux ou le favoriser dans ses entreprises. Cette clairvoyance n’a fait que s’aiguiser avec l’âge.
De taille moyenne, blonde cendrée, Rosine était le plus souvent d'humeur rieuse. Ses yeux pétillaient et témoignaient d'un caractère curieux et jouette. Elle était en plus très perspicace et restait rarement muette face à une énigme.
Alors que François atteignait la quarantaine, il décida que le barreau l’empêchait de réaliser d’autres projets et il réorienta sa vie professionnelle. Il devint conseiller juridique dans une compagnie d’assurances.
Il put alors retrouver un peu de temps libre et retrouver ses passions au nombre desquelles faisait partie une guitare électrique Hagström d'un rouge éclatant.
L’homme a mis du temps à mûrir, à se stabiliser. Il n’a pu correctement définir ses priorités qu’à l’âge adulte, aidé d’ailleurs par Rosine. Celle-ci a joué un rôle important dans la construction de la personnalité de son époux.
Marianne et Robert sont décédés pratiquement ensemble, à quelques mois de distance l’un de l’autre, comme si la vie ne pouvait exister en eux que partagée.
Rosine et François se sont installés dans un petit bourg calme et pittoresque en lisière de la ville. Ils vivaient une maturité tranquille.
C’est alors que l’événement crucial s’est produit…