Ma vision du Maroc
J’avais 14 ans quand j’ai su que Hegel avait annoncé la fin de l’Histoire, une sentence que j’avais ressentie comme une frustration. Pire : une injustice. Pour moi, les leçons d’Histoire au lycée étaient un moment privilégié durant lequel mon attention se balançait délicieusement au rythme des récits que nous livrait notre professeur. Et puis voilà qu’un philosophe berlinois venait annoncer que cette matière-là, c’était fini, terminé, à la trappe ! Bref, l’Histoire, c’est du passé. Mais pourquoi est-ce l’Histoire qu’on assassine et pas la géographie que mes camarades et moi aimions autant qu’une cuillerée à soupe d’huile de foie de morue ? Si cette matière ne porte pas de majuscule, personne ne s’en plaint. Il aura fallu attendre les livres d’Yves Lacostes pour que la géographie nous dise : « je ne suis pas celle que vous croyez. ». Depuis, tout s’est arrangé, le Maroc m’a réconcilié avec ces deux disciplines que j’ai appris à ne pas dissocier.
Tenez, dans le Maroc du quinzième siècle, par exemple, les plaines fertiles de l’Oriental et celles qui longent le littoral atlantique étaient livrées à la prédation des éleveurs bédouins qui n’ont jamais creusé le moindre sillon ni semé d’autres graines que celles de la discorde qui les opposaient par intermittence aux contribuables indociles ou aux sultans mérinides, tandis que les ingénieux cultivateurs berbères avaient été repoussés jusque sur le versant inculte des montagnes de l’Atlas et du Rif. Dans ce regrettable cas de figure, avec une telle distribution des richesses naturelles, comment voudrait-on que la régression ne fût pas au rendez-vous ? A partir de cette incongruité géographique qui fait aux éleveurs le cadeau des espaces à vocation agricole, et qui condamne à la portion congrue les cultivateurs à tirer la totalité de leur subsistance des terres ingrates de la montagne, l’Histoire, qui n’a jamais moins mérité sa majuscule, accéléra une décadence qui depuis lors n’a marqué aucune pause.
Vue de loin, l’histoire du Maroc ne semble pas, au fil des siècles, s’acheminer vers un happy end comme au cinéma. Une dynastie en remplace une autre, qui, à son tour, finit par céder son trône à une troisième, et ainsi de suite. La géographie, quant à elle, dans sa sage lenteur géologique par monts et par vaux, contemple placidement les soubresauts de l’Histoire, sa coéquipière, avec ses hauts et ses bas, ou plus vraisemblablement, ses fonds et ses tréfonds. L’Histoire est toujours pressée, elle fonce tête baissée sur la pente abrupte d’une fatale régression dont rien ne semble pouvoir arrêter la fuite en arrière. Car la décadence n’est pas un processus lent, aucune plaque tectonique ne la porte, les cycles de Kondratieff lui suffisent, ils durent l’espace d’une vie. Celle d’Ibn Battouta, par exemple.
Quand l’auteur de la Rihla a poussé son premier cri, ses parents ont retenu et nous ont transmis la date de sa venue au monde, le 17 Rajab de l’an 703 de l’Hégire, soit le 24 février 1304. Pourtant, vous vous en doutiez - du moins je l’espère pour votre QI - il n’était pas encore le voyageur célèbre qu’il était appelé à devenir par la suite. Personne à Tanger, ni la sage-femme ni sa mère, encore moins son père – il n’a pas assisté à l’accouchement – ne s’est exclamé : « Ah ! Voilà enfin Ibn Battouta, le futur prince des voyageurs de l’islam qui va parcourir 120 000 kilomètres en 28 ans de pérégrinations à partir de 1325 ! Retenons bien la date mémorable de sa naissance, car mine de rien ce bébé va faire parler de lui, il ira loin ! ». Ce témoignage n’est qu’une pure supposition, un pur produit de mon inextinguible mythomanie, une simple vue de l’esprit dont je ne suis pas en mesure de garantir l’authenticité, d’autant plus qu’à cette époque, les Marocains ne comptaient pas la distance en kilomètres, le système métrique n’étant pas encore de rigueur. En parasanges peut-être ? Rien n’est moins sûr car au royaume mérinide, il n’est nulle part fait mention de l’emploi de cette unité de mesure linéaire, l’influence de la Perse n’ayant pas encore dépassé les rivages du golfe persique. Ou du golfe arabo-persique comme on dit parfois, en attendant que, dans la foulée, on nous parle de l’océan pakistano-indien. Que l’Histoire interfère dans les replis de la géographie, soit ; mais que l’actualité politique veuille en faire autant, ça non ! ce serait ouvrir dans ses grandes largeurs la boîte de Pandore parce que subséquemment, les autorités d’Islamabad vont exiger que les premiers habitants d’Amérique soient désignés sous le vocable de Pakistanais à la place d’Indiens, pourquoi pas ?
Je reviens à Ibn Battouta, la star marocaine la plus connue après Jamal Debbouz. Je vous disais qu’on se souvient de ses date et lieu de naissance tout simplement parce qu’on s’était avisé de l’inscrire quelque part dans un pense-bête ou chez l’officier d’état civil qui, à cette époque, ne réclamait pas encore de bakchich. Mais quid de la date de sa mort ? Au moment où celui qu’il est permis de désigner comme le premier touriste de l’humanité est passé de vie à trépas, il ne s’est trouvé personne pour noter ceci en guise de faire-part nécrologique : « notre regretté Ibn Battouta s’est éteint à tel endroit, à telle date, à la suite de telle maladie, sniff. ». Est-ce crédible ? pourtant, c’est bien ainsi que les choses se sont passées, ou plutôt ne se sont pas passées. Pourquoi ? parce qu’au moment de sa naissance, les gens savaient lire et écrire, tandis que lorsqu’il est mort, cette faculté s’était dissipée dans les brumes de notre régression culturelle. Il est mort, on l’enterre et on n’en parle plus, allons, circulez, y a rien à voir. Où ? quand le pauvre homme est-il décédé ? voilà un mystère que seul explique le déclin qui, en une pincée de décennies, a vaillamment poursuivi son petit bonhomme de chemin en l’espace d’à peine deux générations, pas plus de 70 ans.
Quand l’Histoire avance, elle traîne les pieds, et quand elle recule, elle pique un sprint. On croit avoir atteint le fond de l’abîme, puis on découvre qu’il y a plus profond, que dans le fond, ce n’était qu’un fossé, que le gouffre est encore loin devant et qu’on s’y dirige inexorablement. Notre histoire ressemble à de la spéléologie, mais il n’y a pas lieu de s’alarmer, le rebond finira par être au rendez-vous, même que certains signes avant-coureurs sont là pour le laisser supposer. Un exemple ? Il n’y a pas longtemps, nos chômeurs étaient analphabètes, mais depuis quelques années, ils sont diplômés. Qui dit mieux ?
Voyez nos femmes ; avant, elles ne mettaient pas le nez dehors alors que de nos jours, on les voit partout. C’est vrai qu’elles sont nombreuses à se couvrir d’un voile, mais qu’importe ? Après tout, le voile n’est qu’un bout de tissu, pas comme du temps où c’était entre quatre murs de briques qu’elles étaient cloîtrées. Substituer le textile à la maçonnerie, n’est-ce pas là un progrès vers l’émancipation ? Et ce n’est pas tout ; y a-t-il spectacle plus érotique que de voir une intégriste pure et dure sortir de l’eau, ses habits collés à sa peau, laissant deviner les courbes les plus affriolantes de son anatomie ? Qui a dit que le porno est interdit au Maroc ? A la plage, nous avons une bonne longueur d’avance sur le string et le monokini. La conclusion saute aux yeux : au Maroc, rien n’arrête le progrès, surtout quand il se présente à reculons.
Si en Histoire la loi de la pesanteur s’est toujours exercée du haut vers le bas, pourquoi n’assisterions-nous pas un jour prochain à une inversion du mouvement ? Une énergie potentielle de bas en haut n’est pas à exclure. Voyez les Chinois, ils sont en pleine remontée, alors pourquoi pas nous ? Sans compter que leur descente aux enfers du siècle écoulé leur a coûté en temps de paix 70 millions de morts en 48 ans du règne sans partage de Mao. C’est pareil pour les Européens à qui il a fallu pas moins de deux guerres dévastatrices qui ont fait de leurs champs de bataille des abattoirs industriels à forte productivité, pour qu’enfin ils se rendent à l’évidence qu’il est temps pour eux de s’entendre par le dialogue en laissant les armes au vestiaire, ou, mieux encore, en les exportant vers les pays pauvres où les crève-la-faim en sont encore à s’étriper à coup d’armes automatiques performantes fabriquées au pays des pacifistes.
Tandis que nous, on boude nos voisins, on s’envoie à la première occasion quelques petites phrases assassines bien senties mais qui ont le don de n’assassiner personne, et on se crêpe le chignon lors de rencontres internationales. Mais ça s’arrête là. A tout prendre, mieux vaut des frontières fermées que des boucheries ouvertes. Le patriotisme, c’est bon uniquement quand c’est administré à doses homéopathiques. Il y a un proverbe chinois qui dit que quand le drapeau monte, l’intelligence descend. Si ce dicton dit vrai, qu’est-ce qu’on attend pour mettre en berne tous les drapeaux de la planète ? Il n’y a que dans les compétitions sportives internationales que le drapeau ne fait pas de dégâts humains. Et encore…
Et ce cher Maroc dans tout ça, où en est-il aujourd’hui ? aux pateras ? soit, mais n’exagérons rien, ce mode de déplacement n’a rien d’inédit. Figurez-vous que, dans les annales de l’Histoire, la première patera qui a fendu les eaux du détroit de Gibraltar pour fuir la misère a eu lieu en l’an 750. Déjà ? Eh oui ! mais la traversée maritime s’était effectuée du nord au sud. C’était au temps de la splendeur de la civilisation arabe quand des pays comme l’Espagne et la France se débattaient dans le terrain de l’indigence et du fanatisme religieux. Sauf que, à la mi-temps, comme dans un match de football, les deux équipes ont changé de terrain, le nord mange à sa faim et reconnaît le mariage gay, tandis que le sud claque du bec et interdit les relations entre personnes du même sexe qui sont loin d’être marquées au coin de l’ISO 9000 et des poussières. L’acceptation des homosexuels par la société est un baromètre fiable pour évaluer le degré de respect des droits de l’homme et de la démocratie.
Ce qui rassure, c’est que le Maroc est un infatigable globe-trotter, s’il a encore bien du chemin à faire pour réussir sa mise à niveau, il est dès à présent l’un des moins mauvais dans sa catégorie, il a prouvé qu’il pouvait réussir dans bien des domaines, et pas seulement dans la culture du cannabis. Les pays consommateurs nous reprochent cette performance en oubliant que le cannabis n’a jamais tué personne, alors qu’on ne peut pas en dire autant des engins de mort de plus en plus perfectionnés qu’ils fabriquent et exportent en toute bonne conscience. Vous avez entendu dire que des douaniers européens ont saisi une importante cargaison de chasseurs bombardiers découverte dans la soute d’un C 130 sur le point de décoller vers un pays acheteur qui se débat dans la misère ?
Nous, on ne mange pas de ce pain-là, on se contente d’exporter nos compatriotes qui ne demandent pas mieux que de se précipiter dans la ruée vers l’euro. C’est vrai qu’il y a eu Poitiers et Las Navas de Tolosa pour stopper net notre avancée, mais tout ça, c’est du passé, de nos jours, il n’y a plus que le pacifisme qui soit de mise, aussi a-t-il suffi d’installer de minuscules guichets en forme de carrés de quelques centimètres de côtés, surmontés de ces quatre lettres fatidiques : « Visas ». Oh le vilain mot ! tant de Marocains le portent comme la nouvelle étoile jaune du troisième millénaire qui nous interdit d’aller gambader comme la chèvre de monsieur Seguin dans ces vastes contrées où chacun broute à sa faim. Les Européens ne savent pas ce qu’ils veulent. Pour nous autoriser à entrer chez eux, ils exigent de nous une montagne de papiers, mais dès qu’on met le pied dans leur pays, passé le deuxième mois, ils disent que nous sommes des sans-papiers ! tout de même, quel mépris pour la cellulose…
Pourtant, nous les aimons bien, nos voisins européens, on prend plaisir à les voir entrer chez nous avec ou sans passeport comme dans un moulin. Dans le passé, il y a à peine un demi-siècle, on avait tout fait pour qu’ils déguerpissent, même qu’on les y a obligés. Dehors ! qu’on leur a crié, nous voulons être maîtres chez nous, recouvrer notre indépendance, jouir à notre tour des délices de la souveraineté nationale. Au début, ils n’étaient pas contents, ils préféraient rester là où il faisait bon vivre chez nous, mais on s’est montrés intraitables. Dehors ! allez oust ! plus d’étrangers sur nos terres ! à nous les richesses ! Alors, ils sont partis. Seulement voilà : après leur départ, on s’est retrouvés entre nous, et là, franchement, ça n’allait plus du tout. Nous en avons vite eu assez de nous regarder face à face. Où sont passés les Espagnols et les Français ? partis ? Pour longtemps ? Tiens donc, et pourquoi ?
Aujourd’hui, on peut le dire sans passer pour des traîtres : fallait pas qu’ils s’en aillent si vite. Depuis qu’ils nous ont abandonnés, on le dit tout bas et on le pense tout haut. On les a suppliés : revenez ! on a changé d’avis, si vous voulez, on efface tout et on recommence.
Dès qu’on s’est retrouvés livrés à nous-mêmes, il y a eu un moment difficile où nous n’étions pas fiers de nous. L’indépendance, qu’est-ce qu’on en a fait ? Nous nous sommes dépêchés de nationaliser la corruption et la répression, et eux, nos anciens maîtres qui naguère nous exploitaient et nous brimaient, ils se sont mis à nous faire la morale, jusqu’à nous tirer les oreilles à coup d’Amnesty et Transparency international. Ils nous sont tombés dessus à bras raccourcis en nous assénant des trucs qu’on n’avait jamais entendus : droits de l’homme, liberté, démocratie, ils n’avaient que ces mots à la bouche. Mais quand ils étaient chez nous, ils ne disaient rien de tout cela. C’est comme un maître d’école qui n’apprend rien à ses élèves, il prend sa retraite et sans crier gare, il revient leur dire qu’ils sont nuls. La faute à qui à votre avis ? A mauvais élèves, mauvais professeur, voilà tout.
On a tout fait pour qu’ils reviennent : hospitalité à gogo, code des investissements racoleur, tourisme de masse, tourisme de luxe, coopérations tous azimuts, transferts de technologie, sans compter les salons, foires, colloques, expositions, congrès, toutes les rencontres y sont passées, la plupart aux frais du contribuable, mais rien n’y fit. Sans oublier que les réceptions de nos ambassades sont les plus courues, beaucoup plus appréciées que nos ambassadeurs. C’est pas difficile. Tous ces efforts pour rien, ces Européens ingrats ne bougeaient pas le petit doigt. Alors, on a changé de tactique et on est passé à l’attaque en les traitant de tous les noms : colonialistes ! impérialistes ! racistes ! exploiteurs ! agresseurs ! oppresseurs ! néo-ceci ! anti-cela !
Hélas, ils ont fait la sourde oreille. Il ne faut pas croire qu’ils sont tous contre nous, c’est surtout au sein de la gauche française et de la droite espagnole que se recrutent nos fidèles ennemis.
Et puis un beau jour on a fait volte-face : si la montagne ne veut pas venir à… non, je recommence : si la montagne ne veut pas venir à Moïse, Jésus, Bouddha (je n’oublie personne ?), ce sont ces trois-là qui iront à la montagne. Puisque vous ne voulez pas daigner venir chez nous, on va se donner la peine d’aller vous rendre visite, et pour bien vous montrer combien on vous aime, on va même y rester. Si l’on excepte quelques esprits chagrins qui ont déclaré que nous venions manger leur pain, les autres nous ont jeté pelles, pioches et marteaux piqueurs et on est devenus terrassiers. Nous, quand on est contents et qu’on a le ventre plein, on prolifère comme des lapins, eux disent comme des rats, mais bon, on reste dans la famille des rongeurs, on ne va pas faire la fine bouche. D’accord, on est des miséreux, on accepte tous les métiers, mais on garde notre dignité que diable ! parce que la dignité, c’est ce qu’il y a de plus précieux, et nous, on en a à revendre, on affiche les grandes soldes, tout doit disparaître. C’est ainsi qu’elle a disparu.
Nous avons eu une idée lumineuse : et si on leur vendait nos entreprises ? on a tout déballé, posé sur le trottoir des montagnes de bonnes affaires d’occasion à vendre à des prix sacrifiés. Alors, ils ont fait la queue pour acheter toute notre camelote. Il fallait voir ça, c’était le plus vaste marché aux puces jamais réussi de mémoire de fripier. Très vite, nos étalages se sont vidés, tout a été raflé, il ne nous reste presque rien à écouler, si ce n’est la chambre des représentants et l’autre, celle des conseillers qu’on appelle la chambre à air à cause des ronflements de ses occupants.
C’était le bon temps, mais c’est fini. A présent, c’est chacun pour soi, retour à la case départ, mais rien de grave car depuis l’avènement du troisième millénaire, le Maroc a acquis une réputation du tonnerre d’Allah. Le tourisme connaît un essor prodigieux, à Marrakech par exemple, dès qu’apparaît un Marocain, tout le monde le montre du doigt. Tiens ! d’où il sort, celui-là ? échappé d’Aulnay-sous-Bois ou de Trappes ? Un Marocain à Marrakech, c’est comme un cheveu (crépu, qui plus est) dans la soupe ! On s’interroge : a-t-il ses papiers au moins ? on aura tout vu ! La capitale du sud est devenue la vitrine du Maroc. Le reste du pays fait figure d’arrière-boutique, mais pas pour longtemps.
De plus, les indigènes ont des droits tout nouveaux tout beaux depuis le règne si longtemps attendu de Mohamed VI, et ils l’ont vite compris. Sauf les piétons qui n’osent pas affronter les bolides, lesquels ont encore plus de droits que les citoyens en chair et en os. Traverser une avenue devient un acte de bravoure dont plusieurs intrépides marcheurs pourraient témoigner pour peu qu’on puisse faire parler les morts. Les adeptes de sensations fortes pourraient laisser au rancard les trampolines ascensionnels et venir chez nous tester leur courage en franchissant les quelques mètres qui séparent un trottoir de l’autre. Le slogan est déjà prêt : « A quarante-cinq degrés à l’ombre, les sueurs froides sont garanties, satisfaits ou remboursés. » A quoi bon parcourir des milliers de kilomètres jusqu’à l’Himalaya pour coiffer l’Everest alors qu’il suffit de deux ou trois petites heures d’avion pour affronter les pare-chocs de nos voitures, et quelles voitures ! de vraies pièces de musée toujours prêtes à faire une corrida avec le premier passant qui s’aventurerait à poser le bout de sa semelle sur le bitume. L’estocade est proposée en option sans frais supplémentaires autres que les services du traiteur au domicile mortuaire durant trois jours d’agapes. Mais pas de panique, des solutions sont à l’étude pour apporter une amélioration à la circulation dans nos villes et nos campagnes.
Il y a trois catégories de conducteurs : les chauffeurs de poids lourds et de taxi qui sont au Maroc les seuls professionnels qui ne connaissent rien de leur métier. Ensuite, il y a les conducteurs qui ont le bras long et que les policiers évitent comme la peste. Dès que l’un d’eux commet une infraction, l’agent de la circulation lui tourne ostensiblement le dos et se met fébrilement à chercher son introuvable sifflet. La troisième catégorie est formée de tous ceux qui sont sur le point de passer leur permis de conduire, pour peu qu’ils puissent réunir les 1000 dirhams de bakchich quasi officiel à remettre par le moniteur de l’auto-école à un intraitable examinateur. Qu’offre-t-on en pâture à tous ces pourvoyeurs d’estropiés et de cadavres ? soyez sans crainte, ils ont à la disposition de leurs pare-chocs chromés une foule de piétons que sont nos renversés locaux. A force de sang versé et d’os fracturés, ils ont pris l’habitude de faire leur prière avant de traverser chaque rue. Mais tout n’est pas noir, heureusement pour eux, on leur a facilité la tâche grâce aux mosquées qui prolifèrent un peu partout, chacune avec son muezzin, un personnage fort sympathique, du moins avant l’invention des haut-parleurs. Quatre en tout, deux par tympan.
Les étrangers sont de plus en plus nombreux à acheter des maisons traditionnelles dans la médina, et ils les restaurent avec beaucoup de goût, rien n’y manque à part les boules Quiès, indispensables aux premières lueurs de l’aube. Les hommes d’affaires aussi viennent chez nous, ils investissent à tour de bras en dépit des chicanes de notre administration tortueuse, des travers de notre justice réputée pour avoir la compétence légère, la main lourde, le jugement superficiel et la poche profonde. Heureusement, ces menus déplaisirs ne découragent pas l’Espagne et la France qui sont partout présentes, et c’est dans l’ordre des choses puisque avec le Maroc, ces trois pays sont les seuls à faire à la Méditerranée des infidélités atlantiques. Leur partenariat a de beaux jours devant lui, à l’image d’Altadis, une société franco-espagnole qui a investi 1, 675 milliard d’euros dans la production de tabac au Maroc où l’Espagne apporte la nicotine, la France procure le goudron et le Maroc fournit les poumons.
De plus, nous sommes imbattables pour tout ce qui touche à l’environnement. Voyez la carte : autour d’Une Espagne au nord, Une Algérie à l’est et Une Mauritanie au sud, il y a quoi ? Devinez ! Eh bien il y a Un Maroc ! Le seul mâle entouré de trois femelles ! Géographiquement, c’est le Maroc et son harem. J’aurais dû laisser ce passage pour terminer mon écrit par un retentissant happy end…
Alors que les côtes européennes transformées en affront de mer sont plombées par un béton armé jusqu’aux dents au point que pour avoir vue sur l’introuvable grand bleu et le privilège d’entendre le bruit sourd des vagues, il faille y mettre le prix, quitte à se contenter de galets informes et de sable gris ciment, le Maroc quant à lui dispose de centaines de kilomètres de sable fin dont pas un obstacle ne vient briser l’harmonie, si ce n’est les trous béants pratiqués par des marchands de sables qui empêchent les militants écolos de dormir. Grâce à cette précieuse roche meuble indûment prélevée, on construit des immeubles à tire larigot qui permettront d’héberger des milliers de mal logés, lesquels viendront grossir les rangs de la classe moyenne qui à son tour financera une meilleure éducation à ses enfants destinés à devenir dans un avenir pas trop éloigné le fer de lance démocratique du combat écologique devant tôt ou tard déboucher sur la mise en accusation des pilleurs de carrières et aboutir à la préservation des plages. Voilà comment la boucle sera bouclée.
Il y a donc de l’espoir pour ce beau pays tourné vers le grand large, cette terre de rencontre des Africains, des Arabes et des Berbères, offrande de la géographie et de l’Histoire entremêlées.
Voilà, c’est ainsi que je vois le Maroc. Il ne me reste plus qu’à m’en aller, appuyé sur ma canne blanche.