IDENTITE NATIONALE
Le débat refusé
Introduction
Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse, c’est un fait, le débat sur l’identité nationale en 2010 a avorté. Faut-il pour autant imputer la responsabilité de cet échec à ceux qui ont initié le projet, puis conduit les discussions dans la cacophonie que l’on sait ? Il semble que dans cette affaire, il convienne de se situer au dessus du jeu un peu vain de l’opposition systématique auquel se livrent les parlementaires. Certes, en politique, il est toujours tentant d’exploiter les revers de ses adversaires afin de mieux les abattre. Et quand de surcroît, ceux-ci sont considérés comme des transfuges, voire des renégats, l’acharnement que l’on met à les détruire prend rapidement des allures de curée. Le haro crié sur monsieur Besson n’a pas facilité son entreprise... Mais ce n’est pas là que se situe la cause de ce qu’il faut bien appeler une occasion manquée.
L’achoppement du débat sur l’identité nationale est dû au fait qu’il s’agit d’un sujet tabou par excellence, de ceux qui dérangent et qu’il n’est plus possible d’aborder en France dans la sérénité, surtout depuis que les gens sont tenus de penser selon un certain conformisme. Dans la France des Droits de l’Homme - c’est pour le moins paradoxal - la liberté d’expression est jugulée, autant par les lois que par une redoutable orthodoxie dont il n’est pas concevable de s’écarter.
Il semble pourtant pertinent d’avancer que ce débat avait toute sa raison d’être, même s’il continue à susciter des craintes à en juger par la frilosité de nombre de ministres devant la perspective de remettre l’ouvrage sur l’atelier. Il était même urgent qu’il fût lancé. S’il a été engagé, malgré l’hostilité farouche de ceux qui en craignaient l’issue, ou qui y voyaient une remise en cause de leurs conquêtes idéologiques, c’était bien qu’il répondait à une nécessité.
D’abord, le profil de la société française a évolué très vite, trop vite sans doute pour obtenir une parfaite intégration de tous au sein d’un pays à l’identité d’autant plus vacillante que son histoire est occultée - quand elle n’est pas travestie - et qu’on ne lui propose que des lendemains incertains. Ensuite, les récentes atteintes portées à l’honneur de la France, le complexe de repentance insidieusement distillé, les injures faites à son drapeau comme à certains de ses symboles ont tellement ulcéré bon nombre de Français qu’il devenait impérieux, pour le gouvernement, de réagir sous peine de donner l’impression que, par son silence, il cautionnait ces actes intolérables. Enfin, il est apparu que des repères identitaires étaient plus que jamais nécessaires dans un monde où la souveraineté des états s’estompe au profit de réseaux culturels, politiques, financiers ou religieux qui dépassent les frontières.
Mais s’il était effectivement urgent d’engager une réflexion sur le thème de l’identité nationale, la France présentait un trop sérieux handicap pour se lancer sans heurt dans pareille entreprise. Ce handicap procède essentiellement de deux blessures : l’opprobre dont fut couvert le sentiment patriotique durant des décennies, et le refus de reconnaître les racines chrétiennes de la France.
L’anathème jeté sur toute forme de sentiment patriotique prend sa source dans les douloureux évènements liés à la dernière guerre mondiale, une guerre qui, à la différence de la première, divisa les Français quand elle aurait dû les rassembler. Oubliant que les « Croix de Feu » du colonel de la Roque avaient été parmi les premiers résistants arrêtés par les Allemands, on profita de la défaite d’Hitler pour faire un odieux amalgame entre les nationalistes français et les nazis, le but étant de stigmatiser pour longtemps toute une fraction de l’éventail politique au sein de notre démocratie. Depuis cette époque, les idées qui se démarquent résolument de la gauche traditionnelle sont assimilées à du fascisme, et cette imposture fonctionne depuis soixante-dix ans. Encore aujourd’hui, dès qu’une mesure quelque peu autoritaire est prise dans notre pays, il se trouve immédiatement quelqu’un pour intenter un procès à ses auteurs, affirmant que ça lui rappelle le régime de Vichy, quand bien même il ne l’a jamais connu.
Dans une France où, pendant des années, tout ce qui portait un uniforme fut conspué parce que, soi disant, cela rappelait les régimes fascistes, où l’Internationale fut préférée à la Marseillaise, où les drapeaux rouges et noirs flottèrent dans les défilés à la place de nos trois couleurs, ceux qui étaient Français dans l’âme comme dans leur chair eurent du mal à trouver leur place. La cicatrice n’est toujours pas refermée aujourd’hui. La société française souffre encore de cette déchirure, et s’il est un mot qui semble banni de notre vocabulaire, qui n’est évoqué qu’à l’occasion des cérémonies militaires, c’est bien le mot « patrie ». Or, le patriotisme, magnifié chez nos voisins et honni en France, fut le principal absent de ce débat sur l’identité nationale, ce qui, en l’espèce, peut sembler contradictoire. On lui substitua de grands principes plus conformes à la sensibilité actuelle: les Droits de l’Homme, la démocratie, la mixité sociale, et bien sûr, la laïcité, soit des valeurs plus universelles que françaises.
Derrière le terme « laïcité » se cache en fait une entreprise de déchristianisation initiée dès la parution de l’Encyclopédie au dix-huitième siècle, et qui se manifesta dans sa toute puissance au cours de la Révolution. Elle continua à corrompre la France par la suite pour aboutir à la loi de 1905 qui, sous prétexte de séparation de l’Eglise et de l’Etat, n’eut d’autre but que de retirer son influence à l’Eglise. Aujourd’hui, elle cède le pas à un laïcisme résolu qui fait barrage à tout regain - pourtant ardemment appelé - de spiritualité.
Si l’identité nationale ne pouvait être définie sans qu’il fût fait références à la notion de patrie ainsi qu’aux racines chrétiennes de la France, de même, il n’était pas concevable de la fonder sur des valeurs universelles, ou pour le moins, des valeurs dont tous les états en quête de respectabilité cherchent à se prévaloir. Le projet était voué à l’échec dès sa genèse à cause de ce refus de définir objectivement la France, et partant, ce qui fait qu’avec fierté on se sent français, que l’on aime ce pays, que l’on peut se reconnaître dans des compatriotes qui partagent cet amour, et s’unir avec eux pour former dans le présent comme dans l’avenir une authentique nation.
Cette réticence à définir la France, ou cette propension à la nier, est d’abord une conséquence de la Révolution de 1789 qui généra une fracture dont notre peuple ne s’est jamais remis. Qui plus est, depuis cet épisode suicidaire et parfois iconoclaste de notre histoire, on a tendance à confondre la France, monarchie catholique pluriséculaire, et la République, jeune démocratie laïque. En quinze siècles de chrétienté, quarante rois ont fait ce pays, dont Philippe-Auguste qui initia la conquête du territoire, Saint Louis qui institua le droit, et Philippe le Bel qui créa l’Etat. Leurs successeurs, sur la base de cet héritage, raffermirent le pays en le modernisant. La France n’a pas attendu la Révolution pour exister, pour inspirer un sentiment national ou susciter un esprit patriotique. Cette confusion délibérément entretenue entre la France et la République interdit de tracer les contours de notre véritable identité.
La France, atteinte dans son âme par la Révolution, devint ensuite le terreau sur lequel purent s’épanouir des idées nouvelles. Fondatrice des Droits de l’Homme – du moins au sens moderne que l’on donne à ces droits -, elle devint plus tard un des pays phares de la démocratie. Socialement, elle est dominée par un égalitarisme triomphant qui, par ailleurs, freine toute élévation par le mérite et culpabilise ceux qui se distinguent par leur courage, leur compétence et leur travail. Aujourd’hui, pour faire bonne mesure, elle se veut championne de la laïcité, prêtant ainsi le flanc à une nouvelle forme de danger en se révélant incapable de combattre l’intégrisme islamique, lequel fait fi de toute loi ou tout précepte qui ne soit pas inscrit dans le Coran. Clairement, la France ne rayonne plus en tant qu’elle-même, mais en tant que pays modèle, mettant en application des valeurs à prétention philanthropique.
Enfin, une immigration nouvelle et massive de personnes très éloignées culturellement de notre creuset initial a modifié le profil de la population. Or, afin d’intégrer au mieux cette immigration vis-à-vis de laquelle, trop longtemps, on n’eut que peu d’exigence, il apparut nécessaire de modifier la physionomie de notre pays, notamment en occultant ses racines chrétiennes. C’est pourquoi la France d’aujourd’hui est devenue un concept humaniste dans lequel tout le monde peut philosophiquement se reconnaître, au détriment d’une patrie digne de ce nom à laquelle les hommes seraient fiers d’appartenir.
De la difficulté de définir sereinement l’identité nationale…
Le débat sur ce sujet a achoppé parce qu’il a rouvert des blessures historiques à peine refermées, il a ravivé trop de rancœurs et donné l’occasion de s’exprimer à tous ceux qui, d’ordinaires, sont astreints au silence de peur d’êtres taxés de racisme ou de xénophobie. Il a immanquablement amené les Français à parler de patriotisme, d’histoire, de religion et d’immigration, des sujets qui, associés, peuvent déchaîner les passions. Enfin, en remettant en question ce qui pourrait abusivement être considéré comme des acquis, il a été refusé par les partis de sensibilité de gauche.
On peut déplorer que, la controverse ayant montré tout l’intérêt que la majorité des Français portait à ce sujet, on ait ajourné la discussion sine die. Il est peut être nécessaire d’y revenir, ne serait-ce que pour appréhender le problème d’une autre façon. C’est l’objet de cet essai.