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Christophe Barbier

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Saga Funèbre,
un texte de :

MARK
(chapitre 1er)




C'est la Saint Valentin, aujourd'hui, et mon père, toujours nostalgique, offre un cadeau à ma mère. Le seul souci, c'est qu'elle est morte il y a deux ans dans un accident de voiture.
  C'était sur l'autoroute A6. Son voyage était prévu depuis six mois - un truc d'affaire pour vendre des produits d'assurance-vie. Le comble de sa vie, en somme.
Elle n'avait pas pris beaucoup de bagages, en fait, juste un change et sa mallette d'ordinateur. Je me souviens qu'elle était magnifiquement coiffée, et portait un ensemble tailleur vert foncé. Elle adorait le vert, et se plaisait à nous ressasser que c'était la couleur de l'espoir... En vain.
Avant de partir, je me rappelle aussi des baisers qu'elle nous a faits comme si c'était la dernière fois qu'elle effleurait notre peau, à mon père et moi. Ce fut le cas.
Ses dernières paroles en ce monde pour nous, aussi, me reviennent. Il y avait comme un ton d'incertitude, mais en même temps, une espèce de persuasion de partir à jamais. En effet, sa dernière phrase fut : "On se revoit très bientôt, j'espère". Non, maman, ce soir tu vas mourir, et c'est écrit sur ton visage et ton regard.

Ma mère était une femme anxieuse du bonheur des autres - altruiste, quoi - et le bonheur, elle nous en donnait, mais savait qu'en partant pour ce voyage, c'était la fin de son don de plaisir envers nous, et donc, par conséquent, pour elle également.
C'était comme si derrière elle, il y avait de caché, l'ombre de la mort. Comme si cette ombre nous souriait à la place de cet être qu'elle allait retirer avec un comble de bonheur si intense, que ce plaisir se lisait sur les lèvres de ma mère.

Mon père, lui, ne voyait rien. Il avait l'habitude de la voir ainsi. Ou peut-être, le savait-il, mais ne voulait pas m'inquiéter davantage. Toujours est-il, que cette « ombre » derrière ma mère, me poursuit depuis.

Nous vivions dans un bourg plutôt aisé de la banlieue de Paris, pour ne citer que cette belle "femme", qu'est la capitale. Le jardin était orné de multiples vasques d'où se déployaient des inflorescences rutilantes que mes parents appelaient "hortensias", ou quelque chose comme ça. Il y avait une allée de gravillons qui menait à l'entrée de la demeure, bordée de buis, puis se terminait par trois cyprès.
D'après mon père, ceux-ci signifiaient aux convives, qu'ils étaient les biens venus, comme si l'absence de ces arbres avait pu dire aux indigents de ne point passer le seuil. Et ceux-ci, il y a deux ans n'ont pas exercé leur magie, en invitant "l'ombre" qui a emmené ma mère.
Dans ce jardin, à l'arrière de la maison, nous avions un gigantesque saule pleureur, qui malgré son nom peu éloquent, subjuguait ma mère, qui aimait à se prélasser en dessous. Elle disait que cet "être" vivait et parlait comme aucun humain ne pouvait le faire. Elle me disait aussi qu'il lui chuchotait et, qu’il lui révélait énormément de secrets, que nous ne pouvions lui dire ; que nous ne soupçonnions même pas. Elle me racontait beaucoup de récits qu'elle écrivait pendant ses séances de repos auprès de ce saule. Le pire, c'est que je l'ai toujours cru, ma mère, pas cet arbre.

Contrairement à ma mère, mon père ne m'a jamais réellement passionné. Nous n'avions que peu d'échanges verbaux, et peu de loisirs à mettre en commun. Il était chasseur, aimait les sorties en groupe, et beaucoup d'autres choses qui n'avaient que très, si ce n'est pas du tout, d'importance à mes yeux, ainsi qu'à mon cœur. Je n'arrivais pas à me dire que les animaux que mon père abattait en forêt, ou dans les champs, pouvaient être les mêmes que ceux que ma mère achetait au supermarché, ou se faisait livré par le traiteur.
Depuis je ne mange plus de gibier, mais uniquement des morceaux de bœuf ou de cheval conditionnés sous vide.
Mon père avait également des idées bien arrêtées quant aux statuts des étrangers dans la "société". Il pensait de la même façon qu'un fort peu érudit de l'époque de Montesquieu, aurait confondu "de l'esprit des lois", parlant de l'esclavagisme, avec un absurde quidam fier d'un écrit de monsieur J.M. Lepen. Mon père croyait même que "Mein Kampf" était un livre d'instruction scolaire.
Ma mère détestait quand il commençait à épiloguer, lors de dîners, de cette "fameuse" - selon les termes propres à mon père - mais surtout malheureuse époque de cette "société idéale". Mais elle devait faire avec, ou quitter la salle à manger, en prétextant avoir une obligation autre. Je ne pouvais la suivre sans risquer les foudres de mon père, qui exigeait que j'écoute son argumentation scabreuse, afin d'en tirer une éducation qui me serait, selon lui encore, profitable. Ainsi, ai-je pu entendre des palabres les unes plus incohérentes que les autres, qui étaient vomitives. Mais, je pensais au mal-être que ma mère subissait en même temps. Et cela me permettait de me dire que mon malheur auditif était moindre.

Voilà, vous savez presque tout sur mes "chers parents".

Mais, il reste quelques détails qui sont, encore aujourd'hui, parfois inexplicables. Ma mère, avait un talent révélé pour arriver à lire dans le regard des gens, et deviner ce qu'ils pensent.
Aussi, avait-elle été consultée une personne compétente en la matière, le Professeur Redoncourt, un maître en scientologie, et autres sciences occultes. Mon père aimait à dire que ce monsieur était un déséquilibré, et que son agrément à exercer, lui avait été vendu par une personne du voyage. Toutefois, ma mère n'écoutait plus guère les élucubrations de mon père, et se réjouissait de chacun de ses rendez-vous avec le Professeur, pour énumérer les évènements, quelque peu paranormaux, qui l'entouraient. C'est tout ce qu'elle avait pu m'expliquer, ou du moins, ce que j'étais en âge de comprendre.
Mon père, quant à lui, suivait une analyse bien particulière avec deux professeurs bien particuliers : l'alcool et quelques cachets, selon ma mère encore une fois, paraissaient sensés lui être bénéfiques. Mais je ne voyais que mon père être de mal en pis en se "soignant". Un soir, même, je l'ai audacieusement observé en pleine discussion avec lui-même, et cela m'a valu d'être puni de la façon dont on "posait la question" aux personnes mêmes que mon père aurait souhaité la poser du temps de Mr Montesquieu.

Pour ne pas affoler ma mère, et ne point discréditer mon père auprès de celle-ci, ainsi qu'auprès des personnes de hauts lieux, je cachais donc mes blessures. Le silence, m'a coûté, mais m'a rapporté de l'or. En prétextant une malheureuse chute, mon père, étant hors de soupçons, m'a offert une nouvelle bicyclette quelques jours après. Ma mère paraissait heureuse ; j'étais fier de moi et très content qu'elle ne sache rien de ce petit malentendu entre mon père et moi.
Malgré tout, je ne verrai plus mon père comme il aurait pu être imaginé par mon esprit d'enfant.
Mais, ma mère était heureuse, et je contribuais à ce bonheur.
C'était donc un vendredi soir. Le temps était plutôt calme, dégagé et la voiture, était passée en révision. Donc, tout devait se passer, selon l'ordre des choses, de manière "normale". Pourquoi tout est devenu sombre, si sombre, ce soir-là ? J'ai eu beau demander à "l'ombre", mais je n'ai jamais obtenu de réponse.
Jamais...
Ma mère partait vers un lieu-dit près de Chartres pour une conférence avec des managers de son entreprise. Il y en avait deux fois l'an, et cette fois, elle avait été désignée par son chef de secteur pour représenter son agence. Ce qui lui apporta un plaisir intense, du fait d'avoir une réelle autonomie et une responsabilité autre que d'être une mère et épouse. Elle m'avait dit, quelques jours avant, que cela lui ferait du bien au moral de nous laisser,  pour elle et pour nous.
Le soir même, une fois maman partie pour son rendez-vous, avec mon père, nous nous sommes commandé un diner de roi : une pizza quatre fromages de tout ce qu'il y avait de plus banal. Mais, à ce moment-là, j'ai compris que mon père pouvait être un humain, comme il en existait encore.
La maison était calme, et on regardait un film fantastique. Mon père voulait me faire connaître ce genre de films qui font un peu peur aux enfants. Les quelques minutes passées devant ont suffit à me convaincre que les films fantastiques étaient horrifiants. Mais mon père essayait tout de même de me rassurer ; il avait certainement trop pris de "choses" pour pouvoir le faire réellement. Il s'est donc assoupi, me laissant entre les mains de ce "film", m'abandonnant par la même occasion, à des sévices visuels. Mais, il avait dit qu'il fallait que j'affronte cela, pour pouvoir devenir un simili d'homme. Et puis, maman aurait été fière de moi ; un petit chevalier comme moi qui défend le bastion de sa communauté, sans peur et sans reproche, digne descendant, et maestro de son courage. Je devenais "l'hymne à la joie".
Le bruit, ce bruit, est inscrit à vie dans mes oreilles, dans ma petite tête. Il était environ 23 heures 30, quand le téléphone retentît. Mon père fit un sursaut, mais ne se réveilla point. Après quelques tonalités, je pris l'initiative de répondre à ce bruit assourdissant. Le combiné, une fois décroché, une voix... Des paroles que je ne comprenais pas. Un monsieur demandait à parler à mon père. Il me fallait donc, maintenant, m'affranchir d'une autre mission pour continuer à devenir un homme ; réveiller mon père sans subir quelconque châtiment. Il m'a fallu du temps pour saisir la perche, mais le monsieur au bout du fil a parlé de maman.
Je décidai donc d'agir en "homme", et me mis à questionner le monsieur. Celui-ci me dit quelques bribes de phrases audibles, j'arrivais à entendre "ton papa", "vite", "papa"..."maman"...
J'allai de ce pas consulter la seule personne susceptible de me relayer : mon père endormi.
Je le secouai, criant, à en perdre le souffle, que la police demandait à lui parler de façon significative de "ma" maman. Du temps a passé avant qu'il ne sorte de ses songes, mais j'avais réussi un petit peu de ma mission. Enfin, il se réveilla.
Je le revois encore titubant jusqu'à cet appareil téléphonique. Mais, ça n'était rien en comparaison de son visage arraché en un instant à son air furibond. Son expression était devenue d'un coup absente, comme absorbée par une force étrange. Je voyais mon père lucide, mais apeuré, pour ainsi dire, décomposé. Sa moue était devenue celle du film. Ses yeux scintillaient de détresse, ses lèvres se bloquaient, ses paroles devenaient saccadées, puis il s'assît à même le sol.

Il me dit qu'il était convoqué pour quelque chose que je ne pouvais pas comprendre pour le moment, mais que je serai prêt à comprendre une fois mon éducation «d'homme» terminée, à son estime. Il partit donc, me laissant avec un sentiment mélangé d'incompréhensions, et de peurs, en repensant au film, ainsi qu'aux paroles du monsieur au téléphone évoquant la personne de ma mère.

Que s'était-il passé ? Qui était le monsieur ? Pourquoi mon père était-il terrorisé ? En réalité, je ne savais rien, et il me fallait attendre des années pour le savoir. Au moins, de finir mon stage d'apprentissage. Donc, une fois la maison entièrement bouclée, je filai dans mon lit, comme convenu par mon père. Mais, cette soirée m'avait éprouvé à tel point, que je ne pouvais fermer l'œil, sans repenser à tout cela. Je revoyais encore le sourire effacé de ma mère, et le visage moribond de mon père. J'avais besoin de cette photo prise en juin dernier, où mon père m'avait laissé son vieil appareil photo pour les prendre tous les deux en portrait "sépia". Elle était magnifique comme un soir d'orage qui se prépare. Juste ma mère et mon père.

J'errais dans mes pensées, transi par la peur de bouger de mon lit, de souci que mon père n'ait découvert que je lui avais désobéi, en croyant son "fils-homme" avoir écouté ses ordres, et que ce n'était pas le cas. Mais une autre partie de moi me tentait à aller à l'encontre des principes moraux paternels.

Je décidai donc, de m'accaparer cette photo pour la nuit. Mais, il fallait, pour cela, me rendre jusqu'à la chambre de mes parents, qui était à l'autre bout de la maison, et dont le contenu m'avait été décrit par mon père comme sauvage. Il me disait de garder le secret de leur chambre, ou bien le Malin s'abattrait sur moi. Il racontait que des monstres habitaient la demeure depuis la destruction de l'ancienne, et la construction de la leur. Les monstres vivaient dans le sol comme des fantômes, et se matérialisaient lorsqu'un enfant déplaisait à un adulte pour ses actes ou paroles. Mon père disait aussi, que les monstres dévoraient les enfants méchants. Enfin, il terminait par : "Si tu entre dans notre chambre, tu seras devenu un mauvais enfant, et les monstres te dévoreront vivant, te faisant souffrir le plus qu'ils le pourront. Ils sont tellement avides de vengeance par rapport à leur terre, qu'ils s'en prennent aux enfants malsains. Et crois-moi que le fait de franchir ce pas de porte, te conduira vers les Enfers avec d'atroces souffrances..."
Ces paroles me glaçaient le sang auparavant, mais plus dès lors.

J'étais prêt à affronter ces monstres, tout comme les monstres qui hantaient mes pensées à ce moment. Ma mère détruirait ces démons, une fois ladite photo acquise. J'en étais sûr !
Il ne me restait plus qu'à enfiler un minima de courage, pour infiltrer cette annexe du royaume de Satan, qu'était la chambre de mes parents.

Les couloirs étaient assez effrayants cette nuit. Pourquoi cette nuit en particulier ?

Le plancher de l'étage craquait de part en part, et ma peur ne cessait de grandir. Les monstres devaient attendre mon arrivée. C'était à moi de les confronter, et non à eux ! Je ne devais penser qu'à ma mère, juste Elle, et à cette photo... Et cela me donnait l'avantage sur les monstres. Je pouvais posséder la photo, et eux non. Mais, j'avais très peur.
Je les imaginais, tout en m'avançant vers l'antre maudite, attendre derrière la porte avec leurs dents acérées, des serres d'aigles en guise de doigts. Mais, seule la photo me tracassait.
Mes doigts serrèrent la poignée, froide comme l'intérieur du congélateur, et je sentis tout à coup la sensation de présence. Non pas une présence vivante, mais belle et bien celle de fantômes. Tout comme dans les récits que me contait maman avant, et que mon père se faisait plaisir à me relire de sorte à me faire peur certains soirs. Je poussai la porte, quand un coup vint heurter le chambranle de la porte ; ce qui me fit tomber sur les fesses à quelques centimètres de la chambre. Je me relevai, et vis apparaître une lueur sous la porte de la chambre. Ce qui suivit n’eut guère lieu de me rassurer ; une ombre était dans la chambre. Elle sentait "l'ombre". La même que j'avais senti ce vendredi soir.

Mon courage reprit le dessus pour avoir le pouvoir d'ouvrir cette façade qui me séparait d'elle, ma mère. Je pénétrai enfin dans la chambre, très lentement, cherchant désespérément l'interrupteur. Il faisait très froid dans la pièce. Une fois celle-ci éclairée, je regardai tout ce qui pouvait être susceptible d'être un monstre, mais rien ne ressemblait à la description que mon père m'avait faite de ces êtres de l'au-delà. Je pus donc entamer mon investigation, et je savais que ma quête serait fructueuse. Je ne tardai pas à trouver le joyau qui m'était si cher. Ce nouveau pas vers "l'homme", que mon père désirait tant que je fisse, avait été franchi. Dès lors, je devais me hâter de revenir à ma chambre, et dissimuler la photo avant que quiconque ne me la dérobât. Une fois dans mes draps, je serrai très fort mon trésor, en repensant au courage qu'il avait été demandé pour être entré dans la chambre interdite. Mon père ne devait en aucun cas être mis au courant de cette entorse au règlement institué par la législation paternelle. Le cas échéant, je me serais retrouvé dans une situation de quiproquo irréversible, et aurais du, à nouveau, redescendre dans l'estime de mon père.

A cela, je préférais être puni de façon adéquate au litige en question. Mais, je savais que si mon secret était découvert, la sentence du jugement de mon père aurait été sans recours aucun.

Je n'arrivais pas à fermer l'œil, et décidai de me confronter à mes peurs anciennes, que cette pièce avait autrefois installé en moi. Une fois, de nouveau dans la chambre des démons, je fus tenté de chercher un autre trésor qui m'aurait rapproché davantage de ma mère. Je me dirigeais vers la commode de celle-ci, l'ouvris, et y trouvai un livret à reliure dorée. Sur la couverture, il y avait inscrit le prénom de ma mère, et un peu plus bas, "mon carnet de rêves", sans doute écrit par maman. Je le pris comme j'avais pris la photo. Et enfin, je retournai dans ma chambre pour la nuit. "J'attendrais demain pour lire ce carnet". Je m'endormis...

Le bruit qui m'avait terrifié la veille, me réveilla ce matin. Le temps était au beau fixe, et je me sentis prêt à prendre mon petit déjeuner. Je décidai, dès le lever, de la tournure de ma journée ; lire le document trouvé cette nuit, hors de l'attention de mon père.


Mais cette journée chimérique, pris une autre tournure que celle que j'avais décidé, au moment où je descendis les escaliers. Mon père était dans le salon, assis sur le canapé, à boire, les yeux injectés de sang et des larmes ne cessaient de couler sur son visage. Mais, ce visage que je voyais, n'était plus celui de mon père. Je commençais à avoir peur qu'il ait découvert mon rapt de la photo et du carnet. J'appréhendais de lui parler, comme si je n'aurais pu que lui révéler la vérité avant qu'il ne me posât la question. Ce ne fut pas le cas. Il se retourna vers moi, me fit un signe de venir le rejoindre. Son haleine empestait l'alcool et la mort. Il me prit dans ses bras, et me serra tellement fort que je croyais que mes côtes allaient exploser. Puis, se mit à pleurer comme moi, lors des sévices qu'il me faisait subir.
Quelqu'un aurait-il fait du mal à cet homme, mon père ? Je n'osai lui poser la question de peur qu'il se mît en colère. Mais, apparemment, le sujet n'était pas ce que je pensais. Il s’agissait de tristesse et de détresse. Cela faisait tout bizarre de voir ce tyran déverser des larmes.

Il m'apprit un peu plus tard, ayant repris quelques uns de ses esprits, que ma mère avait eu un accident de voiture sur le trajet. Il n'était pas rentré dans les détails, mais cela suffisait à me faire comprendre que son regard, à son départ m'avait tout dit, et que "l'ombre" avait agi, comme elle avait prévu de le faire. Nous passâmes un moment tous les deux, puis je repris le chemin de ma chambre pour accuser le choc matinal. Ma fierté de la nuit passée était partie avec ma mère. Les sanglots ne se firent pas attendre, me figeant, puis me foudroyant de spasmes. Pour la première fois, je connaissais la colère et la haine contre cette vie. Et ce satané téléphone qui tintait sans cesse, sans que mon père n'y réponde. Et pour la première fois de ma vie, je pris un autre courage ; celui de casser des objets dans ma chambre, à commencer par le miroir au dessus de mon bureau. Ce geste accompli, je saignai, mais la douleur n'était plus physique. Je saignai en dedans de moi-même, et cette douleur était la pire que j'avais pu connaître durant ma courte existence de garçon de bonne famille.

Sur le bureau, en dessous des bouts de glace brisée, il y avait toujours ce carnet. Il fallait que je le lise. Il me le demandait. Je le pris donc. Le début des pages contenait des mots trop compliqués pour moi. Cela parlait de discussions entre elle et le Professeur Redoncourt, qui établissaient que ma mère avait un problème cérébral pour le moment bénin, mais qui s'aggraverait si elle ne suivait pas une thérapie bien particulière. Du reste des premières pages, je n'y ressortis rien d'éloquent à propos de ma mère.
Plus loin dans le récit, elle indiquait que mon père était violent verbalement et physiquement avec elle, et qu'elle supportait de moins en moins les coups au moral que tous ces sévices lui faisaient endurer. Elle disait, également, que ses rendez-vous chez le Professeur, lui apportaient un réconfort considérable. Et, qu'il était bien, de temps à autres, de quitter mon père, afin de pouvoir se retrouver toute seule, sans pression, sauf celle de me savoir seul avec cet "être indigeste". Elle parlait beaucoup de ce Professeur dans cet écrit, comme s'il avait pris la place de mon père. Il y avait, dans le carnet, des photos de ma mère et d'un monsieur ; ce devait être lui. Elle souriait, bien habillée. Elle paraissait heureuse, ma jolie maman. Une page mentionnait une dispute entre mon père et elle, où il la soupçonnait de le tromper avec le Professeur Redoncourt. Mon père semblait très en colère, et aurait fini par la frapper au point à ce qu'elle fut hospitalisée. Elle racontait aussi, que personne ne devait être tenu au courant des mœurs de son mari, et visiblement le Professeur la soutenait bien plus qu'un ami aurait pu le faire. Enfin, vers la fin du livret, elle admet avoir une relation intime avec le Professeur.

Je fus atterré de découvrir ma mère sous un autre jour. J'étais, dès lors, complètement désorienté. Fallait-il révéler ceci à mon père ? Devais-je lui mentir ? Cela passerait pour un mensonge par omission... Mais, somme toute, elle partie, ne risque plus les foudres de mon père. Non, il serait déçu. Mais comment faire pour regarder mon père, en sachant ce que je savais, mais aussi en sachant le chagrin qui le dévorait ? Je restais partagé entre l'aveu et le mensonge. Et ça, mon père le détestait. Ma régression vers le stade « enfant », revenait à grands pas.

Je décidais de rester sous silence pour le moment, mais la peur d'être confronté au regard de mon père était omniprésent. Il fallait que je reste dans ma chambre sans bouger. De toute façon, j'étais figé d'effroi. Ma mère décédait, puis le lendemain, j'apprenais qu'elle avait une aventure avec ce Professeur tant méprisé par mon père. S'il l'apprenait, il le tuerait de ses propres mains. Je devais donc me taire Pour aujourd'hui, et peut-être à jamais. Ma mère se devait de rester digne, même dans l'au-delà.
Le lendemain, je ne pus conserver ce secret qui m'avait rongé toute la nuit. Si ma mère était morte, c'était à cause d'eux. Ces deux investigateurs qui chacun de leur côté, et à leur façon avait tué ma mère.
Mon coupable numéro un était mon père. S'il n'avait pas délaissé ma mère pour son enivrement et sa colère, elle ne serait jamais allée fricoter avec ce Professeur. Quant au deuxième coupable, le Professeur. Si cet homme n'avait pas été là, profitant de la détresse de ma mère, pendant ses conflits avec mon père, elle ne se serait jamais laissée aller à de telles actions qui auraient engendré la destruction de notre famille.

Donc, les deux crapules devaient rendre des comptes à « ma » justice. Ce fut trop parfait à réaliser. Il me suffisait de montrer le carnet de ma mère à mon père, qui, ce dernier, sous l'emprise de l'alcool et de la colère, serait allée venger ma mère auprès du Professeur. En revenant, ses flexibles de freins partiellement sectionnés au préalable, mon père aurait un accident de voiture qui le tuerait. Ma mère serait dès lors vengée, et tout rentrerait dans l'ordre.

Plus tard, la police accompagnée d'un pédopsychiatre m'a interrogé. "Je ne sais pas mentir, monsieur l'agent..."

Voilà tout. Mon père continuera à offrir des cadeaux à ma mère depuis l'Enfer.

Bonne Saint Valentin maman…

 

© Conselia 2009

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